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| 19/12/2024

Patrick Cazeneuve (Toulouse Tech Transfer) : « Le fossé culturel entre la recherche publique et le business se réduit »

© TTT

Montée en puissance de la création de start-up deeptech, réduction du fossé culturel entre les univers de la recherche et de l’entreprise, ambitions de développement, craintes liées à l’instabilité politique nationale… : Patrick Cazeneuve, président de Toulouse Tech Transfer (TTT), opérateur de la valorisation et du transfert de technologies*, revient en exclusivité pour La Lettre M sur les grands enjeux du moment.

Rappelez-nous la mission de TTT…
Nous sommes des acteurs de la valorisation et du transfert de technologies de la recherche publique vers les entreprises pour les établissements de l’académie de Toulouse. Nous assurons la conduite de projets de maturation en investissant sur les résultats les plus prometteurs de la recherche publique en vue de commercialiser ces innovations auprès des entreprises ou en soutenant la création de start-up deeptech (déployant des innovations de rupture, NDLR). Du point de vue de la maturité technologique, nous nous positionnons entre le TRL 3, c’est-à-dire la sortie des laboratoires, et le TRL 7, qui correspond à la mise sur le marché. Notre mission consiste à détecter les projets, mais aussi à les dérisquer au maximum, au travers du financement de Poc (proofs of concept, c’est-à-dire preuves de concept, NDLR). Historiquement, la valorisation prenait plutôt la forme de licences d’exploitation de brevets accordées à des entreprises industrielles existantes, mais depuis quelques années, nous constatons de plus en plus de créations de start-up. De 2014 à 2022, trois jeunes pousses étaient créées en moyenne chaque année. Au cours des deux dernières années, nous en avons comptabilisé 17, soit huit en 2023 et neuf en 2024, qui ont déjà généré la création d’une trentaine d’emplois. Nous accompagnons ce mouvement, car nous estimons que par nature, les start-up ont la capacité d’obtenir plus de fonds pour développer les technologies sur leur marché.

2024 a-t-elle été une bonne année pour vous ?
Cette année, nous avons accompagné la signature de 22 licences d’exploitation de brevets technologiques, exactement comme en 2023, incluant neuf créations de start-up. Nous avons dans les tuyaux entre 80 et 100 projets détectés par an. Côté dépôts de brevets, les choses sont plus cycliques, ce qui est tout à fait logique. Après avoir enregistré un total de 34 brevets l’an dernier, nous en comptabilisons 17 cette année. Enfin, au cours des trois dernières années, la tendance est globalement la même : nous investissons annuellement environ 5 M€ sur des programmes nouveaux.

Quels sont aujourd’hui les secteurs les plus porteurs, si l’on regarde votre portefeuille ? 
Les secteurs sont relativement variés, mais je dirais que les sujets les plus porteurs actuellement sont les matériaux, l’énergie mais aussi la santé, qu’il s’agisse du développement de nouvelles thérapies ou de medtechs (technologies médicales, NDLR).

Jusqu’où va votre accompagnement ?
Il ne s’arrête pas à la détection des projets et à leur dérisquage. En réalité, dans le cadre de créations de start-up, nous intervenons bien au-delà. Nous sommes également présents, lorsque c’est nécessaire, lors de la constitution des équipes. Nous participons à la création de tandems associant des profils technologiques à des profils plus managériaux et commerciaux. 

Quel regard portez-vous sur la réduction de l’historique fossé culturel opposant le monde de la recherche académique publique et celui du business ?
Les choses évoluent, c’est indéniable. Le fossé se réduit, même si nous aurions pu espérer que cela se fasse de façon plus rapide. Il y a aujourd’hui une nouvelle génération de chercheurs qui sont à la fois très performants dans leur domaine et qui sont capables de raisonner en termes de valorisation. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les jeunes pousses du NewSpace (spatial d’initiative privée, NDRL), dont nombre d’entre elles sont portées par de jeunes diplômés issus notamment de l’Isae-Supaéro. Ce qui était impossible jusque-là devient accessible. 

Justement, vous animez le dispositif « Lanceurs d’étoiles » depuis 2022 avec vos partenaires (Université de Toulouse, Université Toulouse III-Paul Sabatier, IMT Mines Albi-Carmaux, Onera, INP Toulouse, Isae-Supaéro, Cnes, Insa Toulouse, CEA, TBS Education, Aerospace Valley et Nubbo). Où en est-on aujourd’hui ? Des dispositifs de ce genre pourraient-ils être déployés au bénéfice d’autres secteurs ? 
À date, dix entreprises technologiques ont été lancées dans le cadre du dispositif « Lanceurs d’étoiles », dédié au secteur aéronautique, spatial et Défense. L’objectif est de booster la création de start-up dans ce domaine où elles faisaient défaut jusque-là. Grâce à la mise en œuvre du Pôle universitaire d’innovation (PUI) toulousain, nous allons déployer en effet en 2025 trois nouveaux dispositifs, avec ce même état d’esprit fédératif, dédiés respectivement à la santé et aux technologies médicales, aux ressources vertes et au développement durable, et enfin, aux mobilités et aux énergies.

Comment est structuré le modèle économique de TTT ?
L’essentiel de nos ressources provient de l’État. Mais depuis quelques années, nous générons de plus en plus de chiffre d’affaires en propre. Cette année, notre CA va dépasser les 2,2 M€. 

La situation politique nationale vous impacte-t-elle ? 
Oui, elle nous impacte énormément. Car les Satt (Sociétés d’accélération du transfert de technologies, NDLR) sont financées depuis une décennie par le Grand Emprunt et France 2030. Le dispositif prend fin en décembre 2024. C’est maintenant ! Il avait été acté depuis deux ans que le dispositif serait repris par le ministère de la Recherche. Cela devait représenter, pour les treize Satt de France, une enveloppe globale annuelle d’environ 80 M€. Pour TTT, c’est à peu près 5 M€ par an. Nous comprenons aujourd’hui que ce sera sans doute moins… Nous sommes suspendus aux décisions budgétaires qui vont être prises dans les prochaines semaines. Avec le risque de devoir potentiellement réduire la voilure. 

* Fondée en 2012 dans le cadre du Programme d’Investissement d’Avenir (PIA), Toulouse Tech Transfer – qui s’appuie sur une équipe de 35 personnes - est portée par ses fondateurs et principaux actionnaires : l’Université de Toulouse, le CNRS, Bpifrance, Toulouse Métropole et la Région Occitanie.

Propos recueillis par Alexandre Léoty / leoty@lalettrem.nets
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