Salomé Géraud (Le Drive tout nu) : « Allier performance économique et impact positif »
Fondé en 2018 à Toulouse, Le Drive tout nu s’impose comme un acteur majeur du zéro déchet en France. À sa tête, Salomé Géraud, également présidente de la French Tech Toulouse, pilote 80 salariés, une vingtaine de points de vente et vise 10 M€ de chiffre d’affaires en 2026. Dans un entretien exclusif accordé à La Lettre M, la dirigeante revient sur l’histoire de l’entreprise, ses défis et ses projets de développement.
Vous avez ouvert le premier Drive tout nu en 2018 avec votre époux, Pierre. Qu’est-ce qui vous a poussés à lancer ce concept ?
L’histoire du Drive tout nu est née de la rencontre de nos parcours respectifs et d’une envie commune : contribuer à démocratiser une consommation responsable. Au cours de nos voyages, nous avons été frappés par l’ampleur des déchets dans certains pays. En creusant le sujet, nous avons découvert qu’un Français produit en moyenne 600 kg de déchets par an, dont la moitié provient des emballages. Cela nous a donné envie d’agir. À cette époque, les solutions restaient limitées : quelques épiceries vrac en centre-ville, peu d’offres et des contraintes pratiques importantes. Nous avons donc imaginé un concept capable d’allier la simplicité d’usage de la grande distribution avec les principes du zéro déchet tout en proposant des produits locaux et de qualité.
À cette période, vous étiez consultante en santé publique et votre mari travaillait comme ingénieur export dans l’agroalimentaire. Vous faisiez donc un vrai saut dans l’inconnu…
En effet, nous n’avions aucune expérience entrepreneuriale – et pour ma part, aucune expérience du retail (commerce de détail, NDLR) – mais cette naïveté nous a finalement aidés : elle nous a permis de repenser les codes existants sans préjugés. Lorsque nous avons été sélectionnés en 2017 par le programme Ticket for Change, une formation dédiée aux entrepreneurs à impact, nous avons décidé de quitter nos emplois pour nous lancer pleinement dans l’aventure. C’est un an plus tard que nous avons ouvert le premier Drive tout nu à Beauzelle, près de Toulouse.
Quels étaient les principaux défis et comment les avez-vous surmontés ?
Dès le départ, il a fallu convaincre. Nous avons dû sensibiliser les clients à cette nouvelle façon de consommer, mais aussi rassurer producteurs et financeurs, sans précédent sur lequel nous appuyer. Puis sont arrivés les défis du quotidien. Nous avons dû apprendre à piloter une entreprise en forte croissance et à gérer l’élargissement rapide de l’équipe, aujourd’hui composée de 80 salariés. Il a aussi fallu adapter le concept aux tendances du marché. Pour démocratiser ce mode de consommation, nous devions devenir omnicanaux. À l’origine, le modèle reposait sur le drive mais nous avons ajouté la livraison à domicile dès 2022, puis ouvert notre premier supermarché physique à Labège (31) en 2024. Nous en comptons désormais trois.
Sur le plan logistique, quels ont été les principaux enjeux pour structurer votre organisation ?
Notre modèle repose sur une logistique très complète que nous maîtrisons de bout en bout : remplir les contenants, les récupérer lorsque les produits ont été consommés, les stériliser puis les réutiliser. Pour soutenir cette organisation circulaire, nous avons dû faire évoluer en continu nos processus et nos infrastructures. Notre plateforme logistique, qui s’étend aujourd’hui sur 400 m², sera prochainement portée à près de 500 m² pour accompagner notre développement.
La crise du Covid-19 a bouleversé les habitudes de consommation. Comment avez-vous traversé cette période ?
Les consommateurs se sont détournés des supermarchés traditionnels pour se tourner massivement vers les drives. Nous avons connu des taux de croissance spectaculaires, jusqu’à + 300 % du jour au lendemain. Il y a eu un véritable avant/après l’annonce du confinement et nous avons dû réagir extrêmement vite. Cette période intense nous a finalement permis de nous structurer et nous a donné les bases nécessaires pour répliquer le concept et ouvrir d’autres drives dès 2021.
Qu’en est-il de votre expérience avec la franchise ?
Nous avions ouvert quatre points de vente franchisés mais les résultats n’étaient pas à la hauteur de nos magasins en propre. En 2023, nous avons donc décidé de racheter trois franchises – deux à Bordeaux et une à Lille – tandis qu’une autre à Chambéry a fermé ses portes. Cette période a été délicate mais nous sommes convaincus d’avoir pris la bonne décision. Ces magasins réalisent de bien meilleurs résultats aujourd’hui.
Qu’est-ce qui distingue Le Drive tout nu des autres acteurs de la distribution bio et zéro emballage ?
Nous sommes les seuls à proposer une offre entièrement zéro déchet. Contrairement à Biocoop, qui n’est pas exclusivement zéro déchet, ou à Day by Day, qui ne couvre pas toutes les gammes, nous répondons à l’ensemble des besoins du quotidien. Nous nous différencions aussi par notre rapport qualité-prix : la majorité de nos produits viennent directement des producteurs, sont locaux dès que possible et tous bio ou équivalents. Il y a une vraie cohérence dans notre démarche. De plus, notre réseau nous apporte une force de frappe importante, avec une organisation solide qui nous permet d’être efficaces et compétitifs. Enfin, notre univers joue un rôle clé : une identité joyeuse, gourmande, colorée, engagée mais jamais moralisatrice. Cette histoire que nous racontons parle aux gens et crée du lien.
Quelle est la typologie de votre clientèle et comment travaillez-vous pour l’élargir ?
Notre clientèle est majoritairement féminine, entre 30 et 65 ans, avec beaucoup de familles et de jeunes retraités. Au départ, nous attirions surtout des CSP+, mais le profil s’est démocratisé : nous sommes passés de 70 % à 40 % de CSP+. L’ouverture de supermarchés physiques a été déterminante pour élargir notre public car elle offre une vitrine où les gens découvrent la simplicité du concept. Nous veillons aussi à adopter un ton accessible sur les réseaux sociaux pour toucher un public large. Enfin, l’enjeu majeur reste de trouver des emplacements visibles et accessibles pour nos magasins, souvent très convoités par la grande distribution.
Comment votre chiffre d’affaires et votre effectif ont-ils évolué ces dernières années ?
Nous doublons notre chiffre d’affaires chaque année : après avoir réalisé 2 M€ en 2024 et 5 M€ en 2025, nous visons 10 M€ cette année. Ce développement s’accompagne d’une croissance des effectifs : nous devrions dépasser la centaine de salariés début 2026. Notre équipe support est déjà bien structurée pour absorber cette croissance mais le renforcement des achats reste stratégique pour accompagner notre développement.
Vous avez bouclé une levée de 7 M€ en juin dernier. Quelles sont vos ambitions ?
Nous prévoyons d’ouvrir 25 nouveaux points de vente au cours des trois prochaines années. Nous venons d’inaugurer deux supermarchés à Lille et à Rennes, et d’autres ouvertures d’enseignes sont prévues en 2026 dans l’Ouest ainsi que dans la région Rhône-Alpes. Nous commencerons aussi à travailler en Île-de-France dans les prochains mois. La levée va également financer l’industrialisation de la chaîne de valeur de la consigne : l’agrandissement de notre plateforme logistique et l’achat d’équipements pour absorber davantage de volume.
Quels sont vos principaux axes de développement pour les prochaines années ?
Il y a d’abord notre marque propre. Nous commençons à lancer nos produits sous la marque Tout Nu, avec une sortie prévue début 2026 de confitures et produits de crèmerie. Un autre projet important concerne notre développement B to B. Avec la loi Climat et résilience, les grandes surfaces doivent consacrer 20 % de leur surface de vente à l’économie circulaire et au vrac. Comme elles ne maîtrisent pas toujours ce format, elles font appel à nous. Nous avons ainsi lancé le Corner tout nu avec Carrefour – une dizaine sont déjà installés – et prévoyons de signer avec trois ou quatre autres enseignes début janvier. C’est un format que nous n’avions pas anticipé mais qui s’annonce particulièrement prometteur.
Vous êtes par ailleurs présidente de la French Tech Toulouse. Quelle est votre vision de l’écosystème régional des start-up ?
Nous traversons une période particulière : le moral des entreprises est en berne et l’incertitude politique freine les projections. Les levées de fonds seed et série A se font plus difficiles, la création d’entreprise et d’emploi ralentit et la concurrence internationale sur de nombreux secteurs tech ajoute de la pression. Malgré cela, l’écosystème occitan reste solide. Le programme « Je choisis la French Tech » encourage le soutien aux start-up innovantes, et l’Occitanie se classe troisième territoire français en termes d’innovation après l’Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes. En 2025, près de 465 M€ ont été levés, avec de belles réussites au Next40 et au programme French Tech 2030. La situation reste contrastée mais la région dispose de nombreux atouts, notamment dans le secteur Défense.
Votre fonction influence-t-elle votre vision stratégique pour Le Drive tout nu ?
Je dirais plutôt que ma fonction nourrit ma réflexion, notamment quand je rencontre des dirigeants d’autres secteurs confrontés à des problématiques similaires. Cela me permet aussi de rester attentive aux innovations tech pour le retail – prévisions de commandes, marketing, logistique via l’IA – et d’identifier des solutions intéressantes pour notre développement.
À l’inverse, comment votre expérience à la tête du Drive tout nu se traduit-elle dans vos initiatives pour soutenir l’écosystème ?
Mon expérience permet de transmettre des connaissances à travers les programmes d’accompagnement et les échanges avec les entrepreneurs. Dans un secteur tech peu féminisé, je tiens à maintenir un conseil d’administration paritaire, et le fait d’incarner l’association en tant que femme venant de l’innovation sociale envoie un message d’ouverture. L’innovation à Toulouse est multiforme et je souhaite montrer qu’elle peut inclure impact social et diversité.
En 2025, vous avez reçu deux distinctions majeures : le trophée du Leader de l’année lors des Masters Occitanie Ouest de La Lettre M, puis celui de la dirigeante toulousaine de l’année par l’association La vie toulousaine. Que représentent ces prix pour vous ?
Ils offrent une belle visibilité et montrent qu’il est possible d’entreprendre dans l’économie sociale et solidaire tout en alliant performance économique et impact positif. Je les perçois aussi comme une vraie reconnaissance du travail accompli. Pierre et moi nous sommes lancés dans un secteur très concurrentiel tout en ayant eu trois enfants entre 2020 et 2023. Enfin, c’est une grande fierté pour nos équipes, dont le travail monumental est mis en lumière. Nous en sommes les chefs d’orchestre, mais ce sont elles qui font avancer le projet chaque jour.











