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| 30/06/2026

« Je fais confiance à l’entreprise » : Jean-Luc Moudenc, l'interview exclusive

© Patrice Nin

Soutien des syndicats patronaux lors des dernières élections municipales, dialogue renforcé avec le monde économique, volonté d’intégrer les entreprises à la gouvernance du syndicat des transports en commun Tisséo, ambitions en termes de logement et de mobilités, dossiers épineux du Serm et de la LGV Bordeaux-Toulouse... Fraîchement réélu maire de la Ville rose et président de Toulouse Métropole, Jean-Luc Moudenc fait le point, en exclusivité pour La Lettre M, sur sa feuille de route économique.

Vous avez été réélu maire de Toulouse et président de Toulouse Métropole pour un nouveau mandat. Pendant la campagne des municipales, les organisations patronales du territoire sont montées au créneau pour soutenir votre candidature face au candidat LFI François Piquemal. Vous reconnaissez-vous dans l’image de « candidat du monde économique » ?
Cette prise de position de la part des organisations patronales est quelque chose de rare. Si elles sont sorties de leur réserve habituelle, c’est qu’elles ont compris le caractère fondamental des enjeux et la gravité du moment que nous vivions entre les deux tours. En réalité, ce n’est pas tellement pour Jean-Luc Moudenc qu’elles ont appelé à voter au second tour ; c’est pour la préservation du modèle de développement qui fait la prospérité de Toulouse depuis plusieurs décennies. Ce n’était pas une prise de position politique classique ou même personnelle à mon endroit, mais la volonté de préserver une œuvre commune qui dépasse les mandats, les étiquettes et les collectivités. Nous sommes tous fiers de cette ère de grands succès qui caractérise Toulouse depuis maintenant une cinquantaine d’années. Et si les forces patronales ont pris cette position, c’est parce que j’avais moi-même pris des engagements auprès d’elles pendant la campagne, que mon adversaire n’avait pas pris.

Le risque de voir les grands noms de l’aéronautique – Airbus en tête – bouder Toulouse en cas de victoire des Insoumis, comme certains l’ont évoqué pendant la campagne, était-il réel, de votre point de vue ?
Tout d’abord, je ferais remarquer que ce n’est pas moi qui aie exprimé cet argument. Il est venu des milieux économiques, qui sont naturellement compétents pour parler d’économie. On ne peut donc pas refuser d’accorder du crédit à une telle mise en garde. Lorsqu’elle a été formulée, cela m’a rappelé les déclarations du PDG de Safran devant l’Assemblée nationale, où il indiquait que dans telle ou telle métropole, lorsqu’il y a des forces politiques hostiles au secteur aéronautique, son entreprise préfère s’installer ailleurs… Quelque part, tout cela relève du bon sens.

Quel grand message adressez-vous au monde économique toulousain après votre réélection ?
C’est un message d’ouverture et de confiance. Je suis un libéral et je fais confiance à l’entreprise. J’ai beaucoup d’admiration pour les entrepreneurs qui prennent des risques dans un monde de plus en plus tumultueux et incertain. Par ailleurs, je le répète souvent, s’il n’y avait pas le secteur privé, le secteur public n’aurait pas la ressource pour financer l’action publique. Je me suis par conséquent toujours opposé aux discours qui tendent à confronter le public et le privé. Pour moi, les deux sont utiles et complémentaires. Il faut favoriser les entreprises, se satisfaire lorsqu’elles réalisent des bénéfices, plutôt que pointer vers elles un doigt accusateur. L’intérêt du secteur public, c’est que le secteur privé se porte bien. La liste que j’ai conduite lors des élections municipales était de ce point de vue celle d’amis de l’entreprise. Je souhaite que la coopération avec le monde économique soit maintenue et même renforcée, toujours inspirée par une confiance réciproque. Bien sûr, nous ne sommes pas obligés d’être d’accord sur tout, mais nous avons la même vision sur l’essentiel.

La création d’un Conseil économique associant les forces économiques de la métropole va-t-elle dans le sens du « conseil stratégique » que le Medef 31 a appelé de ses vœux durant la campagne ?
Pendant la campagne des municipales, lorsque j’ai été auditionné par le Medef 31, j’ai en effet remarqué que leur plateforme comportait comme proposition la création d’un conseil stratégique qui s’exprimerait en particulier sur les questions de fiscalité. Je leur ai proposé d’aller plus loin, d’élargir leur proposition en créant un Conseil économique de Toulouse Métropole. Jusque-là, nous échangions de manière informelle, à intervalles irréguliers, avec le monde économique. L’idée est désormais d’installer et d’organiser un dialogue permanent sur tous les sujets ayant une portée économique. Le Medef s’est montré très intéressé par cette idée, que j’ai ensuite partagée avec les autres organisations économiques. Cela a suscité beaucoup d’enthousiasme.

Concrètement, quel sera le rôle de cette nouvelle entité et comment fonctionnera-t-elle ?
Nous sommes en train de travailler à sa composition, en dialogue avec les acteurs économiques, afin de pouvoir l’installer en septembre prochain. Le Conseil économique fonctionnera sur la base de deux mécanismes de travail. D’une part, il pourra être saisi par la collectivité, qui sera en mesure de lui demander de travailler sur tel ou tel sujet. Et d’autre part, il pourra s’auto-saisir et interpeller la collectivité, avec des propositions. Désormais, il convient de délimiter précisément son champ thématique d’intervention. Je ne souhaite pas créer un « machin », mais quelque chose de souple, avec un minimum de formalisme.

Cette logique de co-construction pourrait-elle être poussée jusqu’à l’intégration de représentants patronaux au sein de la gouvernance de Tisséo, autorité organisatrice des mobilités dans l’agglomération toulousaine ?
J’ai été le premier à défendre cette idée, en la jumelant avec une autre. À mon sens, il convient de mettre fin à l’inégalité très choquante qui existe entre l’Île-de-France, où le versement mobilités des entreprises et des administrations peut atteindre 3,2 % de la masse salariale, et les autres territoires, où il est plafonné à 2 %. L’idée que je porte au niveau national, et qui suscite l’opposition du patronat, est celle d’un déplafonnement. Mais je souhaite que ce déplafonnement, là où il aurait lieu – car à mon avis il ne faut pas le généraliser –, ait pour contrepartie l’introduction des représentants du monde économique dans les organes délibératifs de l’autorité des transports en commun. L’avantage d’un syndicat mixte comme Tisséo, c’est que son statut permet d’accueillir plusieurs entités publiques. Si cette réforme voyait le jour, il pourrait donc intégrer la Chambre de commerce et d’industrie, qui est un établissement public. Juridiquement, cela peut fonctionner, mais il faut une loi. Ce que craint le patronat, c’est une charge supplémentaire sans aucun contrôle, aucune visibilité. En étant intégrées à la gouvernance, les entreprises pourraient participer au processus de décision, choisir les projets de transport qui répondent davantage aux attentes du monde économique. Ça change tout !

Quelles sont vos priorités en termes d’accompagnement du développement économique local dans le champ de compétences qui est celui de Toulouse Métropole ?
Lors du mandat précédent, nous avons fléché des « adresses » économiques : l’aéronautique, le spatial et les systèmes embarqués à Montaudran, la santé du futur dans le site de l’Oncopole, le numérique et la cybersécurité dans le futur pôle de Matabiau, la mobilité décarbonée à Francazal, le campus du bien-manger à construire autour du Min et un pôle événementiel à développer autour du Meett. Ces stratégies d’aménagement de l'espace s’inscrivent sur le long terme. Durant ce nouveau mandat, nous allons faire vivre ces « adresses ». Nous souhaitons être plus proches des entreprises et des entrepreneurs en étant facilitateurs de leur implantation. La Métropole a des progrès à faire pour que l’installation de nouvelles entreprises ou le développement de sociétés déjà présentes dans le territoire soit plus facile. Aujourd’hui, il y a parfois trop d’interlocuteurs et de structures qui interviennent. Cela peut se révéler une sorte de parcours d’obstacles que notre système complexe et lourd impose aux entreprises. C’est le contraire de ce qui leur faut. Nous devons donc gagner en souplesse, en efficacité et en agilité. Un autre engagement fort attendu par les entreprises est celui de la stabilité des taux de fiscalité. Le fait que le taux de la Cotisation foncière des entreprises (CFE) n’augmente pas est une garantie très importante dans le monde imprévisible qui est le nôtre. Avoir un élément de certitude et de stabilité est forcément bon pour l’économie. Je souhaite que la Métropole demeure un partenaire de confiance du monde économique.

Au-delà des moteurs historiques du territoire – l’aéronautique et le spatial –, mais aussi des secteurs adressés par les pôles économiques que vous avez cités, vous souhaitez « pousser » la filière tourisme...
En effet. Depuis que nous sommes aux responsabilités, nous avons beaucoup développé le tourisme d’affaires, en particulier avec le déploiement du Meett (parc des expositions et centre de convention et de congrès, NDLR). Nous accueillons désormais de très grands congrès, ce qui augmente les retombées économiques pour le territoire. Nous développons par ailleurs nos investissements culturels, ce qui génère une attractivité touristique différente. Aujourd’hui, au-delà des événements économiques, qui montent en puissance, on vient à Toulouse pour l’agrément, la culture, le patrimoine. Et ça, c’est assez nouveau.

La métropole toulousaine est toujours très attractive. Quelles sont vos ambitions en matière de construction de logements ?
Il faut avoir un peu de courage et dire qu’on ne peut pas résoudre la question du logement sans construire des logements. Cela peut sembler être une lapalissade, mais souvent, c’est le genre de contradiction qui s’invite dans les débats : les mêmes qui dénoncent la crise du logement combattent les opérations d’urbanisme. Moi, j’assume de construire. J’ai une sensibilité sociale et comme je le dis souvent, j’ai la chance d’être logé. Il est donc de mon devoir de trouver des solutions pour ceux qui sont confrontés à des problèmes de logement. À ce titre, c’est ce qui me différencie de ceux qui combattent les projets d’urbanisme tout en étant eux-mêmes logés. Ceux que j’appelle les « bobos logés » ; et à Toulouse, on n’en manque pas. Le territoire subit comme les autres la crise du logement, accentuée par le relèvement des taux d’intérêt et le retour de l’inflation. Cela empêche un certain nombre de nos concitoyens qui souhaiteraient sortir du parc social et du parc locatif d’accéder à la propriété. Et cela bloque tout le système, donc tout le monde est perdant. Or, comme Toulouse bat les records de croissance démographique, le besoin de logements est plus durement ressenti ici qu’ailleurs. Nous avons observé au cours des dernières années l’effondrement de la production de logements dans les communes situées autour de Toulouse. La Métropole n’a pas le pouvoir de contraindre les maires à bâtir davantage : ce sont eux qui délivrent les permis de construire. Mais j’ai pris la décision d’organiser en septembre prochain un grand séminaire d’une journée entièrement dédié au logement. L’objectif sera de rassembler tous les acteurs de l’acte de construire avec à la fois les élus de Toulouse Métropole et les agents responsables de l’urbanisme, mais aussi les maires des communes avec leurs adjoints à l’urbanisme et leurs services dédiés. Il s’agira d’étudier les freins à la production de logement qui peuvent exister localement et de mettre en lumière les marges de progrès en vue de mettre en place un fonctionnement plus rapide et plus fluide afin d’accélérer l’instruction des projets et in fine la production de logements. Évidemment, ce séminaire ne va pas tout régler. Il ne va pas changer les taux d’intérêt ! Mais là où nous pouvons agir, nous devons nous améliorer, être plus volontaristes. Si ces travaux donnent lieu à l’identification de blocages ou font émerger des idées relevant d’une décision nationale, je les porterais avec France Urbaine (Jean-Luc Moudenc a été élu fin mai à la présidence de l’association transpartisane des grandes villes, grandes agglomérations, communautés urbaines et métropoles françaises, NDLR). J’ajoute, sur ce sujet, que nous allons intégrer au PLUi-H (Plan local d’urbanisme intercommunal tenant lieu de programme local de l’habitat, adopté fin 2025, NDLR) les études urbaines de la ligne C du métro toulousain, ce qui nous permettra de faire des choix de constructibilité sur les 27 kilomètres de tracé ; un vecteur important du développement urbain de Toulouse pour les vingt ans à venir.

Dans le champ des transports en commun, le Serm toulousain est-il toujours d’actualité et, si oui, sous quelles conditions ?
Nous avons travaillé ensemble, Toulouse Métropole, Tisséo, la Région et le Département de la Haute-Garonne, pour proposer un dossier à l’État, qui l’a labellisé. Il s’agit d’un projet très ambitieux qui représente un investissement de 4,8 Md€, auquel s’ajouteraient au moins 115 M€ de budget de fonctionnement par an. Le problème, c’est que ce projet, aujourd’hui, n’est pas financé. J’ai été le premier à avoir été très clair à ce sujet – et cela m’a valu des critiques parce que j’étais l’oiseau de mauvaise augure… –, car j’avais l’impression que l’on était en train de construire une illusion de nature à tromper nos concitoyens. L’avantage d’être élu depuis longtemps est que l’on voit arriver les problèmes peut-être un peu plus tôt que les autres… J’ai le sentiment qu’on fait miroiter les alouettes : cela va faire quatre ans que l’idée a été lancée par l’État et que nous attendons que l’État se positionne financièrement. Le Serm est une belle idée, mais l’État n’est pas capable d’aligner les financements. Les Régions et la Métropole n’ayant pas les moyens de le faire, en réalité, le problème financier reste entier. Pour ce qui nous concerne, nous l’avons toujours dit, nous financerions uniquement des opérations à caractère non ferroviaire. Et je considère que ma position a été validée par les Toulousains, qui m’ont réélu.

Concernant la LGV Bordeaux-Toulouse, avez-vous été rassuré par les récents propos de Sébastien Lecornu, qui juge le projet « irréversible » ?
Le chantier de la LGV Bordeaux-Toulouse est lancé depuis plus de deux ans. Le financement est assuré comme prévu par les collectivités et l’Europe, mais pour le moment, l’État n’était pas au rendez-vous car il est lui-même perclus de problèmes budgétaires. Nous arrivons à un moment clé. Au-delà des aménagements ferroviaires réalisés au sud de Bordeaux et au nord de Toulouse, il faut lancer les appels d’offres pour le tronçon central. Ils sont prêts depuis plusieurs mois. Il était donc très important que Sébastien Lecornu vienne à Toulouse car il a débloqué le dossier. Nous pourrons lancer les appels d’offres d’ici à la fin de l’année, ce qui rend effectivement le projet irréversible.

Quels sujets demeurent néanmoins à traiter ?
Il y en a trois. Tout d’abord, la date de mise en service en 2032 est-elle toujours valable ? Nous savons qu’il y a un retard mais nous devons l’évaluer, l’objectiver. Ensuite, bien sûr, le coût du projet. Le plan de financement a été bouclé en mars 2022 ; nous sommes mi-2026. Entre-temps, l’inflation est passée par là ; il convient donc de réactualiser le coût et de définir comment nous pouvons y faire face. Enfin, il y a la question de la façon dont l’État va financer sa part. (La question a finalement été tranchée après la réalisation de cet entretien, avec la confirmation par l’État, le 23 juin, de sa participation financière sans recours à un partenariat public-privé (PPP). Une « excellente nouvelle », selon Jean-Luc Moudenc, pour qui cette option du PPP aurait « renchéri les coûts tout en allongeant les délais », NDLR).

Dans ce nouveau mandat, comment allez-vous adapter votre stratégie d’investissement au contexte financier particulièrement contraint ?
J’ai toujours pratiqué l’investissement fort. Car on ne peut pas se satisfaire de connaître la plus grande croissance démographique sans financer le développement de la qualité de vie. Nous débutons le mandat, c’est vrai, avec une conjoncture économique défavorable et une situation géopolitique critique qui provoquent des conséquences négatives sur le coût du crédit, des aléas qui peuvent dans un premier temps amoindrir nos recettes en provenance de l’économie. Nous savons par ailleurs qu’entre 2025 et 2028, le financement de la ligne C du métro exigera d’augmenter très fortement la cotisation de Toulouse Métropole à Tisséo. Par conséquent, nous ferons face lors des trois années à venir à une situation tendue qui va nous obliger raisonnablement à maîtriser les autres investissements afin de ne pas déraper – c’est-à-dire de ne pas nous endetter de façon supplémentaire et excessive –, tout en respectant notre engagement de stabilité des taux de fiscalité. Cela demandera une gestion ferme et rigoureuse afin de passer ce cap et de tenir nos objectifs. Nous allons donc réduire la voilure sur certains investissements moins prioritaires qui seront reportés à la seconde moitié du mandat. Sans oublier, enfin, un autre aléa : la ponction de l’État dans nos finances. C’est tout l’objectif du combat que nous allons mener avec France Urbaine.

Propos recueillis par Alexandre Léoty / leoty@lalettrem.net
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