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| 28/10/2025

Guirec Dufour (Qair) : « La France et l’Occitanie sont nos laboratoires »

© DD

Directeur général de Qair France, Guirec Dufour évoque en exclusivité pour La Lettre M la trajectoire et les perspectives de développement de l’énergéticien indépendant montpelliérain spécialisé dans les énergies renouvelables.

Vous êtes à la tête de Qair France depuis 2022. Quelle est la genèse de ce groupe ?
Qair a été créé fin 2017 par Jean-Marc Bouchet après la cession des activités françaises de la société Quadran, dont il était le dirigeant, à Direct Énergie, intégrée ensuite dans TotalEnergies en 2018. Jean-Marc Bouchet avait créé Quadran en 2013 après s’être lancé sur le marché des énergies renouvelables en 1988 avec sa première entreprise basée à Villeneuve-lès-Béziers, Énergie du Midi, puis avec JMB Énergie en 2005. À titre personnel, j’ai rejoint Quadran en 2008 après avoir travaillé dans le déploiement de réseaux de télécommunication. Aujourd’hui, Qair exploite 1,5 GW, avec un effectif de 700 personnes et un chiffre d’affaires de l’ordre de 200 M€. Nous sommes présents dans 21 pays, avec deux jambes principales qui sont l’Europe et le Brésil et une plateforme africaine performante. Nous développons, finançons, construisons et exploitons des projets solaires, éoliens terrestres et en mer, hydroélectriques, hydroliens, de valorisation de déchets, de stockage et de production d’hydrogène renouvelable. 

Quel est votre positionnement ?
Nous sommes un énergéticien indépendant. Qair produit de l’électricité renouvelable avec de l’éolien, du solaire, de l’éolien offshore ainsi que du stockage par batterie. Nous travaillons également sur un autre vecteur énergétique, l’hydrogène. Le groupe est donc un acteur multi-énergies et multi-géographique. Cela nous permet d’avoir une certaine résilience au sein de ce marché dans un contexte difficile, notamment en France avec l’instabilité que connaît actuellement le pays. Mais d’autres secteurs géographiques fonctionnent bien, ce qui nous permet d’atténuer ces difficultés. Plus largement, les segments énergétiques sur lesquels nous travaillons sont complémentaires. Lorsque l’on souhaite proposer une énergie décarbonée abondante et abordable comme c’est notre cas, il faut disposer de toutes ces sources pour répondre à cette exigence avec l’ambition est de devenir un leader indépendant de l’énergie responsable.

Comment vous situez-vous sur ce marché ?
Qair est aujourd’hui un opérateur plus modeste que les principaux acteurs du secteur. Plus concrètement, la France et l’Occitanie – sont aujourd’hui le laboratoire du groupe. Nous connaissons bien ce territoire, nous y trouvons les compétences dont nous avons besoin avec un accès à des outils institutionnels d’accompagnement et de financement que l’on ne trouve pas forcément ailleurs. Nous y développons donc des projets énergétiques innovants appelés à être dupliqués dans d’autres zones géographiques. C’est le cas dans l’éolien offshore avec le projet Eolmed à Port-La Nouvelle, dans l’Aude. Développé dans le cadre d’un consortium avec TotalEnergies, ce parc d’éoliennes flottantes d’une puissance de 30 MW qui produira 110 millions de kWh par an (1 TWh) sera mis en service fin 2025-début 2026. Autre exemple avec l’unité de production d’hydrogène Hyd’Occ, dont la mise en service est également prévue en fin d’année, toujours à Port-La Nouvelle. Une fois que nous avons appris en les réalisant, nous sommes capables de les dupliquer et de passer à l’échelle en France et dans d’autres pays.

En termes d’activité, quelle est la répartition entre ces différentes sources énergétiques ?
Il faut faire la distinction entre les investissements, les effectifs dédiés à chacun de ces secteurs et les volumes de production. En termes de MW produit, 90 % de l’activité est réalisée avec les énergies classiques : solaire et éolien terrestre. Le reste est constitué par l’offshore et l’hydrogène. Si l’on raisonne au niveau des équipes, c’est un tiers pour l’éolien, un tiers pour le solaire et un tiers pour le reste des activités. Concernant les investissements réalisés dernièrement, c’est plutôt un cinquième pour les projets terrestres (éolien et solaire), un cinquième pour l’hydrogène et trois cinquièmes pour l’offshore. Le terrestre est en effet un marché plus mature. Ce segment nécessite de fait moins de personnel avec des financements bancaires plus simples à obtenir. Nous pouvons ainsi emprunter une part importante des investissements liés aux projets de parcs éoliens ou solaires. C’est différent pour l’offshore et l’hydrogène, qui sont moins matures, avec des technologies plus compliquées à maîtriser. Nous avons donc besoin de davantage de compétences et les banquiers prêtent moins.

Justement, quel est le montant moyen des investissements réalisés annuellement par le groupe ?
C’est assez variable. Tout dépend des projets en cours réalisés sur plusieurs années. À titre d’exemple, Eolmed représente 350 M€ d’investissement, et Hyd’Occ 100 M€. En 2026, le volume global devrait se situer aux alentours de 100 M€.

Quel premier bilan tirez-vous de 2025 ?
2025 a été une année excitante avec notamment la concrétisation de ces deux projets emblématiques. Nous avons commencé à travailler sur Eolmed en 2015 et sur Hyd’Occ en 2019. Nous avons également obtenu plusieurs permis dans l’offshore. Je rappelle que les temps de développement sont relativement longs dans notre activité : de l’ordre de cinq ans dans le solaire, de sept ans dans l’éolien et jusqu’à dix ans dans l’offshore. Des projets lancés il y a déjà plusieurs années, au moment de la création de Qair, sont donc en train de sortir de terre. Cela représente une grande satisfaction de les voir aboutir.

Concernant 2026, quels vont être les temps forts de cet exercice pour le groupe ?
Eolmed et Hyd’Occ vont être opérationnels pour lancer la phase de commercialisation l’an prochain, et ce après leur mise en service, prévue en fin d’année à l’issue de phases de test. Toutes énergies confondues, nous allons également lancer la construction en France de plusieurs projets représentant au total près de 250 MW. À l’international, 500 MW de projets sont déjà en chantier, avec un portefeuille de nouvelles opérations de l’ordre de 1 GW. Nous attendons également le cahier des charges de l’appel d’offres de l’État A09 relatif à l’extension des parcs éoliens offshore, sur lequel nous allons nous positionner. Dans l’hydrogène, après la mise en service des premières stations de distribution à Narbonne (11) et Béziers (34), prévues en fin d’année, quatre autres stations seront déployées à terme à Toulouse (31), Rivesaltes (66), Montpellier (34) et Castelnaudary (11). Elles s’inscrivent dans un projet de corridor de transport européen zéro émission qui reliera la péninsule ibérique au nord de l’Europe pour alimenter la mobilité lourde en s’appuyant sur l’hydrogène renouvelable. Je constate cependant un certain nombre de difficultés sur le marché français. 

Quelles sont-elles ?
Le délai d’instruction des dossiers s’est considérablement rallongé depuis 2023, date de promulgation de la loi Aper (Accélération de la production d’énergies renouvelables, NDLR). Dès le moment où de nouvelles règles du jeu sont fixées, le traitement des demandes avance au ralenti le temps que les décrets d’application soient publiés. C’est assez régulier. Autre facteur de complexité, le marché français de l’électricité est en train de muter. Le dispositif Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique, NDLR), permettant à tous les fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF, va être arrêté en 2026 au profit d’un nouveau mécanisme dont les contours sont encore flous. Cela a un impact sur le marché de l’électricité, tout comme sur le coût de cette énergie, qui sera produite par les nouveaux EPR (centrales nucléaires). À titre d’exemple, la Cour des comptes estimait que le coût de production de l’EPR de Flamanville se situait entre 110 et 120 €/MW, quand dans le renouvelable nous nous situons entre 60 et 80 € avec le solaire et l’éolien. Beaucoup d’incertitudes pèsent donc actuellement sur l’avenir du marché. Surtout, nous n’avons toujours pas de PPE3 (programmation pluriannuelle de l’énergie, NDLR) fixant les nouveaux objectifs de décarbonation énergétique. Le soutien aux énergies renouvelables est fluctuant. Compte tenu des délais de développement et sans règles fixes et durables, il est difficile d’y voir clair… Ces délais sont par ailleurs inférieurs de moitié chez nos voisins européens. Et après le développement, l’exploitation se mesure sur des temps encore plus longs. Nos actifs sont comparables à des usines. Ils vont donc être exploités pendant au moins 30 ans, à l’image d’Hyd’Occ. De fait, si la réglementation change en permanence, cela devient vite compliqué de bâtir un modèle économique. Nous avons besoin de stabilité. 

Dans ce contexte, quels sont les atouts de Qair ?
Nous avons fait le choix d’être un acteur multi-énergies et multi-géographique, comme je l’ai déjà évoqué. Chaque énergie a ses avantages et ses inconvénients spécifiques. Le solaire est par exemple plus acceptable que l’éolien d’un point de vue sociétal. Quant à l’offshore, même si c’est compliqué et que nous n’en sommes qu’au début, cette industrie naissante représente l’avenir de la filière du renouvelable. Si nous ne nous positionnons pas aujourd’hui, il sera trop tard demain. Enfin, le stockage est la solution à l’intermittence de la production des renouvelables. Elle s’avère pertinente compte tenu de la fluctuation de la consommation, et donc des prix entre heures pleines et heures creuses, en permettant de réguler la production pour qu’elle corresponde à la consommation. D’où la nécessité de proposer des solutions énergétiques complémentaires pour relever ces différents défis.

Vous misez sur l’hydrogène, avec quelles attentes ?
L’hydrogène renouvelable fait partie de notre offre de mix énergétique. Ce qui nous freine aujourd’hui, ce sont les usages. L’hydrogène, c’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule ! Comment voulez-vous que les gens adoptent l’hydrogène s’il n’y a pas d’infrastructures ? Et comment peut-il y avoir des infrastructures si personne ne les utilise ? Nous avons décidé de nous occuper de la poule en développant la production avec notre usine et en créant un réseau de distribution avec nos stations. L’objectif est de monter que l’hydrogène est une réalité et de l’expliquer aux usagers, collectivités, transporteurs et industriels en vue de développer les usages. Nous travaillons donc beaucoup à la promotion de l’hydrogène, notamment à travers l’organisation d’ateliers territoriaux où nous présentons les solutions existantes aux acteurs susceptibles de les utiliser.

Qair est historiquement basé dans l’Hérault et plus largement en Occitanie. Quel sens donnez-vous à cet ancrage ?
L’Occitanie est au cœur de notre développement. C’est aussi une région pilote dont l’ambition est de devenir la première à énergie positive à l’échelle européenne à horizon 2050. Nous y développons donc des projets innovants tels qu’Hyd’Occ ou Eolmed car nous bénéficions du soutien institutionnel de la Région. Cela limite les risques que nous prenons. Nous connaissons bien ce territoire, notamment en termes de gisement de compétences, avec la présence d’un grand nombre de sociétés performantes avec qui nous pouvons travailler. Cela constitue incontestablement un atout pour le groupe.

Comment intégrez-vous l’IA dans vos activités ? 
L’intelligence artificielle (IA) est un outil formidable à condition de bien l’utiliser, avec un esprit critique. Pour l’heure, nous l’utilisons quotidiennement, que ce soit au niveau du juridique, des recrutements ou de l’analyse de notre portefeuille. Nous allons élargir son usage à la gestion et à l’optimisation de nos actifs en production afin d’améliorer la maintenance préventive.

Propos recueillis par David Danielzik / danielzik@lalettrem.net
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