Emmanuel Négrier (CNRS - Université de Montpellier) : « Les métropoles régionales doivent devenir des lieux à vivre »
Bilan de la fusion de l’ex-Midi-Pyrénées et de l’ex-Languedoc-Roussillon, enseignements des dernières élections municipales ou métropolisation… Dans un entretien exclusif accordé à La Lettre M, le politologue Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS et directeur de Centre d’études politiques et sociales (Cepel) de l’Université de Montpellier décrypte les derniers temps forts de l’actualité politique régionale.
Dix ans après la fusion des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon et la création de la région Occitanie, quel bilan tirez-vous de cette réorganisation territoriale ?
Lorsqu’en 2021, avec Vincent Simoulin (chercher à l’Université de Toulouse, NDLR), nous avons lancé une dans l’analyse de la fusion en Occitanie, nous avions un petit désaccord dynamique : lui pensait qu’après cinq ans de fusion, une défusion pourrait se produire, en cas de revirement politique général ; je pensais au contraire que le mouvement avait atteint un palier qui rendrait très improbable un retour en arrière. De fait, les acteurs majeurs de la région, mais aussi les intérêts plus territorialisés continuaient de se référer aux anciens périmètres. De fait, la gestion régionale s’est d’abord caractérisée par une juxtaposition, sans réelle fusion, des politiques et systèmes relationnels des anciennes régions dans la nouvelle. Petit à petit, cette juxtaposition s’est accompagnée d’un alignement des dispositifs les plus favorables, dans l’une des anciennes régions, à l’ensemble. On l’a vu bien sûr pour l’harmonisation des régimes indemnitaires des agents, mais aussi à l’extension d’agences languedociennes à l’ensemble de l’Occitanie, comme dans le cas d’Occitanie en Scène, d’Occitanie Film ou d’Occitanie Livre et Lecture, toutes issues de structures languedociennes qui avaient peu d’équivalent à l’ouest.
Y-a-t-il d’autres exemples selon vous ?
Un autre exemple relève du financement de bourses et projets de recherche. Ici plus dynamiques ex-Midi-Pyrénées qu’en ex-Languedoc-Roussillon. Là encore, une nouvelle étape a été franchie au cours du mandat actuel avec le regroupement de toutes ces agences et dispositifs au sein d’une organisation plus centralisée. Cela s’est également traduit par le déploiement spectaculaire de la compétence des transports collectifs de voyageurs, où la région Occitanie à fortement imposé sa marque. En parallèle de ces transformations dans l’action publique, il est impossible de passer sous silence le travail politique de Carole Delga elle-même, qui s’est employée à sillonner la région, à la rendre acceptable pour des acteurs qui se regardaient en chiens de faïence, qui n’avaient pas exactement la même culture politique, ni bien sûr les mêmes formes de leadership départemental et local. Je vous rappelle que de toutes les fusions, c’était celle qui était la plus conflictuelle, avec référendum de défiance à la clef !
Quelle a été la stratégie de l’exécutif régional ?
Pour rendre cette fusion acceptable, voire désirable, l’exécutif régional a d’abord concédé une évolution en douceur, en préservant les fonctions de direction, et de direction déléguée dans les services, ce qui a produit une impression première “d’armée mexicaine“. Cette situation s’est peu à peu résolue par les départs à la retraite et des changements d’organigramme. Dans ce même but, la phase de transition avançant, le déploiement de maisons de la région sur le territoire a donné une figure à la fois plus intégrée et maillée de l’action régionale.
Plus largement, cette « greffe » a-t-elle pris et quels ont été selon vous les principaux bénéfices de cette fusion ?
Les bénéfices, on l’a dit, sont en gros que les dispositifs les plus favorables inventés par chacune des anciennes régions ont bénéficié à l’ensemble du périmètre actuel, et que la prise en charge des compétences s’est faite de façon finalement positive dans les domaines historique de la compétence régionale - éducation, recherche, culture - tout comme dans ses nouvelles compétences, à l’image les transports. Parallèlement, la région Occitanie s’est affirmée politiquement, tout en s’appuyant sur les échelons subrégionaux comme les départements et les intercommunalités.
À contrario, quelles sont les limites de cette régionalisation dans notre territoire, et quels sont les principaux axes d’optimisation/amélioration de cette nouvelle organisation pour l’exécutif régional ?
Si Vincent Simoulin a finalement concédé un pessimisme excessif sur la capacité à faire région de façon irréversible, il faut reconnaître certaines limites à l’affirmation du fait régional par le seul truchement d’une fusion. Pour quelles raisons ? Je vois deux problèmes qui subsistent. En premier lieu et en dépit des efforts déployés, on note la persistance d’identifications aux anciennes régions dans le concret des systèmes relationnels, tout comme dans la gestion au quotidien des politiques publiques. Mais à cet égard, je note que ce n’est pas seulement le cas de l’institution régionale. Prenez juste un exemple : France 3 continue d’aborder l’information régionale à partir de deux antennes distinctes, ce qui n’est pas rien dans l’identification collective. D’autre part, mes entretiens réguliers avec les acteurs de la culture montrent que la référence à la nouvelle région ne fait pas obstacle au maintien de logiques toujours un peu spécifiques à chaque ancien périmètre. L’État lui-même, qui avait décrété de façon un peu velléitaire que dès 2015 la fusion était accomplie, fait tous les jours l’expérience de sa territorialisation distincte entre les anciens ensembles Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. Une telle transition est au fond bien normale. C’est le contraire qui eût été étonnant.
Quelle est l’autre difficulté ?
Le second problème, c’est évidemment que la fusion ne résout pas grand-chose en soi de l’essor politique d’une collectivité territoriale si on ne lui confie pas de façon claire de nouveaux moyens associés à ces nouveaux périmètres. Or de ce point de vue, l’Occitanie a beau être plus grande que la Catalogne, son budget ne dépasse guère 10 % de celui de sa voisine. Ici, le problème vient de la « vraie-fausse » République décentralisée qu’est théoriquement la France depuis 2003, au sens de sa Constitution. Globalement, la Région - et c’est le cas pour l’Occitanie comme pour les autres – demeure une autorité spécifique, fondée sur un leadership transactionnel très dépendant du bon vouloir de l’État et des autres collectivités territoriales, plutôt qu’une puissance d’organisation générale, fondée sur un leadership transformationnel en mesure de s’imposer à tous.
Croyez-vous possible un renforcement du statut des Régions à l’issue du prochain scrutin présidentiel ?
Cela se discute de deux points de vue. Dans le cadre d’une reconduction de la Droite ou du Centre ou d’une conquête par l’extrême droite, je ne vois pas dans ces deux cas comment une philosophie Girondine pourrait s’établir en confiant aux Régions des blocs de compétences plus importants et un pouvoir fiscal effectif leur permettant de jouer sur les taux. C’est là que se manifeste l’effectivité d’un pouvoir de régulation d’une économie à une échelle particulière telle que celles des Régions avec des moyens financiers accrus. Cela aligne les stratégies fiscales sur les stratégies de développement régionales. Ces deux éléments sont aujourd’hui déconnectés. En réalité, c’est toujours l’État qui tient les cordons de la bourse. Pour envisager un pouvoir politique plutôt Girondin, il faudrait imaginer que cela soit une décision venant de la Gauche. L’État étant une machine lourdement endettée, il est contre-intuitif qu’il décide de conférer des responsabilités nouvelles aux Régions ainsi qu’une partie du pouvoir fiscal.
Cette régionalisation a-t-elle favorisé/accéléré le phénomène de métropolisation ?
Les Régions sont trop faibles pour exercer une influence sur les métropoles. Depuis déjà longtemps, et cela est de plus en plus le cas, le pouvoir dont disposent ces dernières s’accentue en vertu de deux phénomènes. Le premier relève de la très grande dynamique des aménités métropolitaines avec des ressources considérables en termes universitaires, de recherche et qu’un entrepreneur souhaite s’implanter, il y a de fortes chance qu’une métropole soit extrêmement attractive à ses yeux. Il va trouver une zone de chalandises, des possibilités d’emploi, une flexibilité considérable avec des coûts de transport relativement modérés. Deuxièmement, l’État n’est plus en mesure de résister à cette dynamique en la limitant par rapport à d’autres territorialités. J’ai souvent dit que l’État aimait à ce point “ses“ villes qu’il préférait les laisser dans un état de relatif sous-développement. Objectif, conserver la main mise sur le millefeuille territorial, diviser pour mieux régner et limiter l’extension d’un pouvoir urbain hors de portée de la préfectorale. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’État n’en a plus les moyens, de même que les Régions.
Qu’en est-il en Occitanie ?
Par rapport aux deux métropoles, la nouvelle Région a hérité de relations complètement différentes à l’Est et à l’Ouest. La Région Midi-Pyrénées s’est construite contre Toulouse et a constitué le pouvoir des départements face à la Métropole de Toulouse. Cela a été l’exact inverse du côté de l’ex-Languedoc-Roussillon. La Région n’a donc pas directement favorisé cette métropolisation.
Quels enseignements tirez-vous des résultats des élections municipales en Occitanie ?
En apparence, si l’on regarde les communes de plus de 1 000 habitants (75% de la population régionale, NDLR) on peut observer une très grande continuité, avec notamment une large majorité de réélections de sortants. Cependant, si l’on observe ces résultats de plus près, des transformations apparaissent. Elles sont d’abord défavorables à la gauche, en dépit de certains succès symboliques comme Nîmes, dans le Gard, ou Prades, dans les Pyrénées-Orientales. En effet, la gauche a pratiquement partout perdu du terrain. Par ailleurs, l’extrême-droite conquiert ou conserve d’importants bastions – Perpignan (66), Carcassonne (11), Agde (34), mais aussi Castres (81), Moissac (82), Montauban (82), ainsi que Vauvert (30), Elne (66), Rivesaltes (66) ou encore Beaucaire (30). Cette progression autorise le RN à revendiquer même la présidence d’intercommunalités, comme c’’est le cas à Perpignan ou Beaucaire, ou pour la communauté de communes de la Petite Camargue, autour de Vauvert. C’est une montée en puissance qui s’opère, malgré un échec relatif à faire du RN un parti « normal » à l’échelle communale, notamment dans les plus petites unités, alors que le parti avait clairement affiché cette ambition. La moyenne de population des villes où le RN était présent se situe à 20 000 habitants. La moyenne des communes d’Occitanie est d’environ 1 000 habitants. L’ode à la ruralité, par le RN, reçoit en écho une très grande difficulté à s’implanter dans ces territoires : pas une seule liste RN en Lozère, par exemple.
Constatez-vous d’autres faits marquants de ce scrutin ?
L’autre aspect des choses, c’est la croissance du nombre de listes « sans étiquette » que l’on ne peut vraiment pas classer d’un bord ou de l’autre, malgré des recherches détaillées sur les trajectoires antérieures ou la composition des listes. Le cas général est l’absence totale de mention ou d’élément de programme pouvant orienter le regard. Le cas particulier est la victoire de liste bénéficiant à la fois d’investitures de gauche et de droite, comme dans le cas de Lunel (34). Enfin, il faut souligner que la réforme du mode de scrutin des communes de moins de 1 000 habitants a entraîné un essor considérable des votes blancs et nuls, ainsi qu’une progression de l’abstention dans des villages qui étaient pourtant des modèles de participation électorale. Cela s’explique par deux phénomènes conjugués. D’une part, les habitants de ces villages n’ont, dans une très grande majorité de cas, pas eu de choix : une seule liste avait pu se constituer, souvent autour du maire sortant. Cela n’incite pas à la frénésie électorale. Ensuite, alors qu’au moins, auparavant, ils avaient en pareil cas la possibilité de rayer ou de panacher, soit de composer leur propre conseil idéal, ils avaient perdu cette possibilité cette fois. Alors certes, d’en-haut, on peut voir cette réforme comme une manière d’aligner tout le monde sur une règle qui propose aux femmes une place égale à celle des hommes – au moins dans le conseil, car dans les bureaux exécutifs, on sait que cela est plus compliqué – mais c’est au prix d’un sentiment de dépossession de l’expression politique locale qui s’est exprimé dans les urnes de façon parfois spectaculaire : 45% de votes blancs et nuls à Ferrals-les-Montagnes, dans l’Hérault ! Plus largement la Gauche ne peut pas s’en sortir dans les villes sans une grande dynamique d’union. Mais le “peuple“ n’est pas pour autant perdu pour elle comme les résultats du scrutin l’ont démontré à Nîmes, avec l’élection du candidat communiste, dans un contexte de division de la Droite locale.
Concernant Toulouse, quelle analyse tirez-vous de ce dernier scrutin ?
C’est un cas tout à fait particulier avec le candidat LFI arrivé en tête au premier tour et qui organise une alliance de second tour avec la tête de liste socialiste dans des conditions un peu moins conflictuelles que dans d’autres villes de cette taille. Il n’était donc pas invraisemblable que ces deux listes s’allient d’autant que la campagne du premier tour n’a pas été virulente entre les deux candidats. En revanche un grand mystère persiste concernant l’énorme mobilisation en faveur du maire sortant et le décrochage d’une partie de l’électorat socialiste. La désunion et la montée aux extrêmes est nuisible à la Gauche même là où elle peut être majoritaire.
Quels sont les principaux défis que vont devoir relever les nouveaux élus métropolitains ?
D’un côté l’adaptation des infrastructures lourdes - ferroviaires, autoroutières, grands contournements routiers, est fondamentale. Or, dans ce domaine la logique d’acceptabilité est essentielle, d’où l’importance de déployer des infrastructures parfaitement adaptées au territoire. Ces dernières garantissent une forme d’accès au développement. L’autre question importante relève de l’aménagement d’infrastructures plus fines - mobilités douces, transport collectifs…- pour lesquelles la Région a un rôle majeur à jouer. Tout ne se joue pas cependant au niveau des mobilités. L’un des plus grands défis des métropoles régionales est d’en faire de véritables lieux à vivre avec de réelles politiques en termes de bien-être, d’habitat, de lien social ou de culture… C’est tout l’enjeu de leur développement, et non plus seulement de l’attractivité externe. Enfin, leurs compétences actuelles, aujourd’hui indiscutables sont incomplètes. Il faut désormais réfléchir en envisageant une autre échelle territoriale, associant des territoires qui leur sont proches.











