Christophe Douat (Medincell) : « 2026 va être une année majeure de notre développement »
À la tête de la société biopharmaceutique héraultaise Medincell, spécialisée dans le développement de médicaments injectables à action prolongée depuis 2010, Christophe Douat évoque dans un entretien exclusif accordé à La Lettre M la stratégie de l’entreprise, dont la valorisation approche aujourd’hui le milliard d’euros, et ses perspectives de développement sur un marché mondial.
Votre entreprise est implantée à Jacou, près de Montpellier. Pour quelles raisons ?
Montpellier abrite la plus ancienne faculté de médecine au niveau mondial et l’une des facultés de pharmacie les plus renommées. Au sein de cette dernière, il existe un laboratoire qui travaille depuis une trentaine d’années sur des polymères résorbables à usage pharmaceutique. Ce laboratoire était dirigé par le professeur Michel Vert, pionnier de leur développement, aujourd’hui à la retraite. Medincell a été essaimée par ce laboratoire en 2003 et a profité durant quelques années du dispositif d’incubation montpelliérain en étant hébergée au sein de la pépinière Cap Alpha, basée à Clapiers, soit à quelques centaines de mètres de nos locaux actuels, ce qui explique cette implantation. Au total, Medincell a été incubée pendant près de sept ans et l’équipe a véritablement été mise en place en 2010, date à laquelle je l’ai intégrée. Nous étions alors une petite dizaine.
Dans quelles conditions avez-vous rejoint l’entreprise ?
Basé à Paris, je travaillais à l’époque dans le capital-risque au sein d’un cabinet spécialisé dans l’investissement. Dans le cadre de mes activités, j’avais repéré Medincell quasiment dès sa création, ce qui m’a amené à suivre son évolution avant de finir par la rejoindre. Ingénieur diplômé des Mines de Paris, titulaire d’un master aux États-Unis et d’un MBA au Canada, j’ai très rapidement pris conscience de son potentiel. À l’époque, notre fonds d’investissement avait pris une participation dans une autre société provenant de ce même laboratoire montpelliérain. Le professeur Michel Vert m’avait alors expliqué sa technologie disruptive.
Quelle est cette technologie ?
Nous évoluons dans un champ intitulé « les injectables longue action ». Concrètement, nous transformons la prise de comprimés en une injection résorbable qui va libérer le médicament pendant une très longue durée. L’injection forme une petite boule sous la peau qui va se résorber toute seule et disparaître. Cela peut prendre quelques jours ou plusieurs mois. Une durée que nous pouvons adapter selon les besoins et le type de pathologie. Cette technologie est extrêmement utile dans des applications où il n’y a pas d’observance des traitements de la part des patients et où les conséquences de cette non-observance peuvent s’avérer graves et coûteuses. Ce que nous faisons est particulièrement complexe. Il faut que cette injection soit durable, et ce pendant plusieurs semaines, que le médicament injecté soit dosé au bon niveau et que cela fonctionne sur tous les patients. C’est la raison pour laquelle ces technologies sont aujourd’hui relativement rares. De fait, nous sommes actuellement la société la plus en avance et la mieux positionnée dans ce domaine au niveau mondial, même si nous faisons face à quelques concurrents. C’est aussi la raison pour laquelle nous accueillons ici une densité énorme de « cerveaux » scientifiques. Sur les 145 salariés employés à Jacou venus du monde entier, 130 sont ingénieurs, pharmaciens, médecins ou doctorants. Au total, notre effectif est composé de 28 nationalités différentes. C’est une gageure de les attirer. Mais nous y parvenons grâce à notre vision et nos valeurs. Ces deux éléments caractérisent selon moi ce que j’appelle les « belles sociétés ».
Quelle est cette vision ?
La vision de Medincell est double. Nous voulons, et c’est assez rare pour des sociétés pharmaceutiques, que nos technologies puissent être déployées dans les pays en voie de développement et pas uniquement dans les plus développés. Cette dimension est au cœur de notre réflexion. Nous avons d’ailleurs engagé plusieurs collaborations à but humanitaire. Le deuxième volet de cette vision est lié à notre conviction que pour que nos collaborateurs délivrent une performance optimale et soient motivés, il fallait tous les rendre actionnaires de façon significative. C’est un modèle d’entreprise que je qualifie parfois de coopérative des temps modernes.
Et quelles sont vos valeurs ?
Elles sont très fortes et ne sont pas de simples slogans affichés sur un mur comme cela peut être le cas dans d’autres entreprises. Elles sont adoptées par tous et vont du respect – ce qui est particulièrement important dans un milieu multiculturel – en passant par la confiance pour pouvoir mieux travailler ensemble et jusqu’à la transparence et au plaisir de venir travailler. Au-delà, l’objectif est de donner du sens à ce que nous réalisons. Toujours en matière de ressources humaines, nous recrutons en permanence. Medincell grossit, nous portons de plus en plus de projets et développons aujourd’hui notre empreinte en business développement à l’international en renforçant notre présence dans toutes les zones géographiques.
Où en est actuellement le développement de Medincell ?
Nous sommes aujourd’hui dans une phase d’inflexion après avoir enclenché une phase significative en termes de croissance. Notre premier produit baptisé Uzedy, dédié au traitement de la schizophrénie et commercialisé par le géant pharmaceutique Teva, a été approuvé il y a deux ans et demi en débutant sa commercialisation avec succès. Cela commence à nous procurer des flux de royalties. Ces derniers devraient nous amener rapidement à la profitabilité, en principe dès l’an prochain, ce que nous espérons. Cela va dépendre de l’évolution du cours du dollar, ce qui pourrait décaler cet objectif d’un ou deux trimestres. Toujours avec Teva et sur le segment de la schizophrénie, notre deuxième produit, l’Olanzapine, est encore plus important. Le Wall Street Journal l’a d’ailleurs récemment cité comme un produit qui devrait ressusciter Teva. De fait, ce dernier nous a permis d’attirer plusieurs investisseurs américains. Nous développons enfin un troisième produit avec notre partenaire AbbVie, troisième laboratoire pharmaceutique mondial réputé comme le plus innovant. Cette molécule est encore confidentielle. À ces trois principaux moteurs de croissance s’ajoute tout un portefeuille de produits en développement, certains avec des partenaires, encore non dévoilés pour des raisons stratégiques.
Quel est leur potentiel commercial ?
Le premier, Uzedy, avance très bien. En 2024, sa première année de commercialisation, il a réalisé 117 M$ de ventes et près de 200 M$ en 2025. Les royalties que nous touchons s’élèvent à 5 % de ce montant et augmentent en fonction du niveau des ventes. Plus de 10 000 patients sont traités actuellement avec les technologies sorties de nos laboratoires. Ce traitement présente en effet tous les attributs d’un injectable longue action parfait. C’est une petite injection sous-cutanée et non pas intramusculaire, elle monte immédiatement au niveau thérapeutique et c’est un produit prêt à l’emploi. En bref, il coche toutes les cases. C’est la raison pour laquelle il avance aussi bien sur le marché américain. Concernant l’Olanzapine, son potentiel est encore plus important. C’est tout d’abord la molécule la plus utilisée à ce jour dans le traitement de la schizophrénie. C’est aussi celle qui est réservée aux patients les plus sévères, ceux ayant besoin d’être traités en permanence. Enfin, nous n’avons aucun concurrent. L’un des plus grands laboratoires pharmaceutiques a en effet rencontré un échec technique dans le développement d’un injectable longue action. Or Medincell a pu le résoudre grâce à sa technologie. Toutes ces raisons m’ont conduit à annoncer en juin dernier à nos actionnaires que les deux années à venir seraient les plus transformatrices de l’histoire de l’entreprise. Le potentiel commercial de l’Olanzapine s’élève à plusieurs milliards de dollars. Ces annonces ont donc attiré de nombreux investisseurs américains. Et plus de la moitié de nos analystes sont désormais anglo-saxons. De fait, près de 20 % de notre capital est désormais détenu par des fonds spécialisés en santé basés aux États-Unis.
Quelles sont les prochaines étapes de votre développement ? `
C’est d’abord la profitabilité opérationnelle. C’est aussi, à horizon 2030-2031 et au terme des trois premières années de vente de l’Olanzapine, dont la commercialisation est prévue dès la fin de cette année, la perspective d’engranger plusieurs centaines de millions de dollars de royalties par an. Cela devrait avoir un impact sur la capitalisation boursière de Medincell. Enfin, notre troisième produit devrait entrer en phase 1 (essai chez l’homme, NDLR) cette année. Medincell développe par ailleurs une quinzaine d’autres produits dédiés à cinq types de pathologie. Plus largement, le marché des médicaments injectables longue action devrait atteindre 50 Md$ d’ici à 2035 au niveau mondial, contre 15 Md$ aujourd’hui, porté par la schizophrénie, mais pas uniquement. Notre ambition est de dominer ce marché grâce à notre technologie. Nous avons par ailleurs vocation à intégrer dans le futur des technologies complémentaires à la nôtre pour asseoir cette ambition. Cela passera par des alliances, des acquisitions ou des collaborations académiques. Autant de sujets sur lesquels nous sommes très actifs. D’ores et déjà, Medincell est en discussion avec la plupart des laboratoires développant des médicaments dédiés au traitement de la schizophrénie ou des troubles bipolaires. À terme, ils souhaiteront intégrer nos injectables longue action. L’objectif est d’accroître notre puissance technologique.
Comment mesurez-vous cette avance technologique ?
C’est très simple. Le laboratoire Teva a réalisé une étude en vie réelle sur 700 patients schizophrènes en mai dernier en comparant l’injectable Uzedy avec des médicaments de nouvelle génération. Les résultats sont proprement spectaculaires. Uzedy réduit le nombre de rechute de 50 % par rapport à ces comprimés, et de 50 % le nombre d’hospitalisations. L’impact est majeur et va au-delà de ce pourrait donner n’importe quelle nouvelle molécule pharmaceutique. À terme, on peut imaginer que la majorité des personnes atteintes de schizophrénie, une pathologie qui affecte 1 % de la population mondiale, sera traitée par voie injectable, avec tout ce que cela induit comme impact sur leur vie en société et sur les coûts de santé. Aux États-Unis, 20 % des lits d’hôpitaux sont occupés par ce type de patients. Et nos traitements y sont remboursés à hauteur de 25 000 $ par an. Cela ne guérit pas mais atténue le risque de rechute. Cela explique que notre valorisation boursière atteint aujourd’hui le milliard de dollars.
Avez-vous d’autres activités ?
Effectivement. En santé humanitaire, nous portons trois projets. Le premier est un contraceptif féminin d’une durée de six mois développé en partenariat avec la fondation Gates, qui nous a amené 23 M$ pour le porter en phase clinique. Nous avons également un produit disruptif destiné à la lutte contre la malaria et un autre dédié à la tuberculose. Dans ce cadre, nous travaillons en liaison avec des fondations.











