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Biotechs - Santé
| 7/01/2025

Célia Belline (Cilcare) : « Être un leader mondial dans la recherche sur les troubles auditifs »

© Cilcareh

Avec son équipe, elle vient de boucler une étape majeure de Cilcare en levant 40 M€ en décembre dernier. Aux commandes de la biotech montpelliéraine spécialisée dans le traitement des pathologies auditives, Celia Belline revient pour La Lettre M sur une décennie de développement de l’entreprise créée en 2014 et évoque ses perspectives de croissance. Entretien exclusif.

Avant de créer Cilcare en 2014 avec vos deux associées, Marie-Pierre Pasdelou et Sylvie Pucheu, quel a été votre parcours professionnel ? 
Je suis une scientifique avec un ADN marqué par un engagement très fort sur les questions sociétales et environnementales. Après une classe préparatoire (Maths), une maîtrise en environnement et stratégie industrielle et un diplôme d’ingénieur de la santé décroché à la faculté de pharmacie de Montpellier, j’ai été formée au business et à la finance à l’Essec et à la London Business School. Un cursus personnel qui imprègne toujours largement Cilcare... Mon parcours professionnel a démarré au sein du groupe Sanofi, à l’interface entre le développement préclinique et clinique de médicaments. En tant que directrice de projets portant sur la prévention des maladies chroniques liées à l’âge, j’ai travaillé́ sur des programmes liés au diabète de type 2 et à la presbyacousie. Ces pathologies chroniques entraînant une perte de l’audition n’étaient pas adressées d’un point de vue thérapeutique. Sanofi ayant décidé de se désengager de ces travaux, cela m’a conduit à envisager la création d’une entreprise dédiée au traitement de ces désordres sensoriels. J’ai franchi le pas en 2013 avec mes deux associées, qui travaillaient avec moi. Je considère en effet que la santé auditive est un enjeu majeur souvent négligé malgré son impact profond sur notre qualité de vie. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 1,5 milliard de personnes vivent avec une perte auditive. En France, un adulte sur quatre est touché par une déficience auditive selon l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale, NDLR). Avec l’augmentation du bruit et le vieillissement de la population, ce problème s’aggravera. 

Dans quelles conditions créez-vous Cilcare ? 
Nous sommes en juillet 2014 et créons notre premier centre de R&D à Montpellier. Philippe Larroze-Chicot, qui est aujourd’hui notre directeur des opérations immobilières et des infrastructures IT, est notre première recrue. En novembre de la même année, nous bouclons notre première levée auprès du fonds d’amorçage régional Créalia avant de réaliser un nouveau tour de table avec l’association montpelliéraine de business angels Melies et la Banque Populaire du Sud fin 2014. En 2015, nous rejoignons les locaux de la biotech Amylgen pour poursuivre nos travaux, et intégrons le BIC (Business Innovation Centre), toujours à Montpellier. Nous réalisons en février de cette même année notre premier chiffre d’affaires. Cilcare propose alors à ses clients – sociétés pharmaceutiques et de biotechnologies – d’accélérer le développement de leurs candidats-médicaments en testant leur efficacité sur des modèles de pharmacologie précliniques. 

Vous faites alors le choix de vous implanter aux États-Unis. Pour quelles raisons ?
En février 2017, nous arrivons à Boston après avoir fait entrer le fonds Sofilaro à notre capital. Cette décision s’explique tout d’abord par l’importance du marché américain, qui représente 70 % de celui des biotechnologies au niveau mondial. Seule société à travailler sur ce segment, nous voulions également sécuriser nos positions en évitant l’émergence de concurrents. Pour y parvenir, nous devions nécessairement être présents aux États-Unis, et plus précisément à Boston, la capitale médicale du pays. L’objectif consistait également à accroître notre visibilité auprès des grands acteurs et à bénéficier de l’écosystème local en tissant du relationnel auprès de partenaires financiers ou technologiques potentiels et d’autres laboratoires. 

Comment cela s’est-il traduit ? 
Outre les tests de médicaments destinés à protéger des effets de certaines molécules déclenchant une surdité ou des acouphènes, nous testons dès cette période des médicaments post- traumatiques destinés à réparer ou à accélérer la réparation de l’audition. Ces travaux vont intéresser le ministère de la Défense américain, qui souhaite en faire bénéficier les militaires à la retraite atteints de troubles de l’audition. L’ouverture de la filiale américaine nous permet également de pouvoir traiter directement avec la FDA (Food and Drug Administration, NDLR), l’institution américaine chargée notamment d’autoriser la commercialisation de produits pharmaceutiques. En juin 2017, nous signons par ailleurs un partenariat avec la société américaine CBSET pour développer nos activités de R&D en laboratoire. L’effectif avoisine une dizaine de personnes. Cilcare est également présent sur les marchés européens et japonais. Notre chiffre d’affaires passe de 200 k€ en 2015 à 750 k€ en 2016 et à 1,3 M€ en 2017. 

Quelles vont être les étapes suivantes ? 
Fin 2020, nous finalisons l’acquisition d’un portefeuille de médicaments avant de boucler une nouvelle levée de 2 M€ en mai 2021 destinée à développer ces quatre molécules en pré-clinique et à déposer les brevets associés. Nous intégrons aussi de nouveaux investisseurs tels que Galia Gestion et Sud PME Croissance. Dès 2022, il s’avère que deux de ces molécules obtiennent de très bons résultats, dont le CIL001, qui va être notre premier candidat-médicament. En 2023, nous démarrons les phases cliniques observationnelles de ce médicament dédié au traitement de la synaptopathie cochléaire. En parallèle, nous lançons en mars de cette même année une nouvelle recherche de fonds en vue de financer la phase 2 du développement visant à déterminer l’efficacité et la qualité du CIL001. Après avoir présenté nos travaux à près de 400 fonds d’investissement en lien avec une banque d’affaires – Agile Capital Markets –, nous rencontrons le laboratoire japonais Shionogi, qui va mettre 15 M€ sur la table pour signer un accord exclusif d’option de licence en mai dernier. Ce soutien valide notre stratégie car le laboratoire pourrait s’engager jusqu’à la commercialisation, avec à la clé près de 400 M€ en paiements d’étapes liés aux phases de développement et aux résultats des ventes en cas de réussite de nos travaux. 

Quelle est la nature de la pathologie que vous souhaitez traiter ?
Sous-diagnostiquée et souvent qualifiée de « perte auditive cachée » car indétectable avec des audiogrammes standards, la synaptopathie cochléaire menace plus d’un milliard de jeunes et affecte 10 à 15 % des adultes. Associée aux premiers stades de la perte auditive liée à l’âge, la synaptopathie cochléaire est aggravée par l’exposition au bruit et entraîne des difficultés à comprendre la parole dans un environnement bruyant, des acouphènes et une hyperacousie. Les patients rapportent également une fatigue importante et un besoin de concentration intense. Sans traitement, la condition progresse inévitablement vers une surdité. Nous sommes actuellement la seule entreprise à concentrer ses efforts sur le développement de médicaments pour traiter cette pathologie auditive précoce. Pour y parvenir, Cilcare s’appuie sur des méthodes de détection pilotées par l’intelligence artificielle, inédites dans ce domaine. 

Début décembre 2024, vous avez clôturé une levée en série A de 40 M€ auprès de plusieurs investisseurs régionaux, nationaux et internationaux. Quels sont les enjeux de ce tour de table ? 
Dix ans après la création de Cilcare, c’est un cap fatidique qui est passé. La confiance des investisseurs dans le potentiel de l’entreprise prouve que nous avons fait les bons choix en allant au bout de la stratégie que nous voulions mettre en œuvre. Concrètement, nous avions besoin d’au moins 30 M€ pour engager un nouveau cycle de développement avec trois années de R&D. Ce montant inclut également l’accord conclu en juin dernier avec Shionogi. Un très bon accord qui nous permet de bénéficier de cash. Plus largement, cette levée nous donne les moyens de réaliser nos ambitions et les moyens financiers d’amener nos innovations en phase clinique, ce qui mobilise des fonds très importants. 

Où en êtes-vous aujourd’hui ? 
Concrètement, le premier essai destiné à démontrer l’efficacité du CIL001 est prévu au second semestre 2025. Il recrutera environ 100 patients atteints de diabète de type 2. Cette population, chez laquelle Cilcare a identifié une prévalence élevée de synaptopathie cochléaire à près de 40 %, inclut des patients présentant des taux élevés d’hémoglobine glyquée et ayant un diabète depuis plus de deux ans. Ces patients recevront une administration locale unique de CIL001, et leur audition sera suivie sur plusieurs mois... Plus largement, depuis la création de Cilcare, notre ambition a été de relever des défis sanitaires mondiaux en combinant une plateforme R&D avancée, un portefeuille de candidats- médicaments et une utilisation de l’intelligence artificielle et du machine learning pour caractériser les différentes formes de pertes auditives. En parallèle, nous mettons notre technologie à disposition des industriels et des chercheurs en Europe, aux États-Unis et en Asie en vue d’accélérer le développement de médicaments, de thérapies géniques et cellulaires ainsi que de dispositifs médicaux pour les troubles auditifs. Nos travaux permettent aujourd’hui d’identifier des biomarqueurs auditifs, afin de mieux sélectionner les patients et d’évaluer plus précisément les thérapies en essais cliniques. Nous avons optimisé la caractérisation de la fonction auditive en préclinique et en clinique. Ces avancées augmentent significativement les chances de succès des traitements en cours de développement, notamment le CIL001, en ciblant des sous-populations à risque élevé. Cela nous positionne en leader mondial dans la recherche sur les troubles auditifs. À terme, ce seront les laboratoires pharmaceutiques qui s’approprieront nos innovations ! 

Propos recueillis par David Danielzik / danielzik@lalettrem.net
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