Anne-Laure Charbonnier (Nubbo) : « Il reste toujours difficile pour les start-up de lever des fonds »
En exclusivité pour La Lettre M, Anne-Laure Charbonnier, directrice de l’incubateur et accélérateur régional Nubbo, revient sur un exercice 2024 vécu en deux temps, mais aussi sur les tendances actuelles du financement des start-up et l’impact des soubresauts politiques nationaux sur les perspectives des jeunes pousses du territoire.
L’année 2024 a-t-elle été un bon cru pour Nubbo ?
Tout d’abord, il faut rappeler qu’en 2023, nous avions enregistré – comme l’ensemble des structures d’accompagnement des start-up innovantes – une baisse du volume de projets présentés, mais aussi une baisse de leur maturité relative. Un phénomène couplé à une chute du nombre de levées de fonds. La tendance s’est poursuivie au cours du premier semestre 2024. Mais à partir de l’été dernier, nous avons noté une belle remontée du volume des candidats et de la maturité relative de leurs projets. Nous finissons donc bien l’année. Au total, nous avons accompagné 23 projets en 2024, dont cinq en accélération, ce qui est un niveau identique à 2023. Et à cela s’est ajoutée la mise en œuvre du Pôle universitaire d’innovation (porté par l'Université de Toulouse avec la société d’accélération de transfert de technologies (SATT) Toulouse Tech Transfer et l’incubateur Nubbo, et avec le soutien de la Région Occitanie, NDLR), qui a pour objectif de favoriser le développement de partenariats entre le monde universitaire et le monde socio-économique en vue d’accroître l’émergence de projets issus de la recherche publique. Dans ce cadre, nous avons accompagné neuf projets cette année en pré-incubation.
Comment expliquer cette évolution positive au second semestre ?
C’est assez difficile à dire. Cette belle embellie va-t-elle devenir une tendance durable ? Je ne sais pas le dire aujourd’hui. Car le contexte des levées de fonds, lui, est relativement comparable à celui des périodes précédentes. Je ne vois pas de paramètre économique qui aurait évolué.
Il est toujours aussi difficile de lever des fonds pour une start-up régionale ?
Oui, c’est toujours difficile. Au sein du portefeuille historique de Nubbo, les start-up ont levé 160 M€ cette année, contre 128 M€ en 2023. Mais certaines grosses opérations, comme la levée de 72 M$ de OneStock, explosent évidemment les statistiques. Il y a donc une forme d’effet trompe-l’œil. En réalité, si l’on observe le marché, les levées ont chuté globalement de 40 %. La tendance réelle est objectivement compliquée.
Comment l’expliquer ?
Il y a eu une bulle spéculative, avec des niveaux de valorisation excessifs jusqu’en 2022. Et comme après toute expansion forte incluant une partie spéculative, nous sommes revenus l’an dernier à des analyses économiques plus factuelles. C’est normal. Par ailleurs, les fonds d’investissement ont beaucoup engagé de capitaux entre 2020 et 2023, dans des entreprises dont les résultats n’ont pas toujours été au rendez-vous de leurs valorisations. Les fonds ont donc mis le frein sur les survalorisations, tout en conservant du capital pour des réinvestissements. Là encore, c’est normal. J’y vois une tendance qui devrait être assez durable et, finalement, qui est assez saine.
Davantage de start-up et moins de fonds engagés, l’équation est complexe…
C’est toute la difficulté. Et ceux qui pâtissent le plus de la situation sont les start-up qui avaient réalisé de jolies levées d’amorçage, disposent de bons fondamentaux et sont aujourd’hui à la croisée des chemins, avec le besoin de structurer une série A. Il risque d’y avoir de la casse, pour celles-ci… Car sur ces sujets, les fonds ne sont pas forcément au rendez-vous.
Quels secteurs ou sujets d'innovation ont aujourd’hui le vent en poupe ?
En réalité, contrairement à d’autres années, il n’y en a pas forcément. Les sujets numériques d’innovation d’usage et les deeptechs (innovations de rupture, NDLR) sont assez équilibrés. Ce qui reste néanmoins très bien financé, aujourd’hui, ce sont les start-up du NewSpace (nouveaux modèles spatiaux d’initiative privée, NDLR). C’est un peu le dernier grand secteur où il reste des méga-levées, car les entreprises ont d’importants besoins capitalistiques, mais aussi parce que nous nous situons à un moment clé de recomposition des modèles économiques au niveau mondial, avec des marchés clairement identifiés.
La situation politique actuelle en France impacte-t-elle négativement les start-up que vous accompagnez ?
Je vois au moins deux grands impacts. D’une part, l’éventuelle suppression des exonérations de cotisations patronales des Jeunes entreprises innovantes. Si cela se confirmait, les implications seraient fortes. C’est un vrai sujet d’inquiétude, car l’impact serait majeur, en particulier pour les start-up deeptech. Et d’autre part, à plus court terme, le concours i-Lab, qui s’inscrit dans le cadre de France 2030, n’a pas encore été lancé cette année. Nous n’avons aucune visibilité sur la situation qui, pour le moment, demeure bloquée. Là encore, l’impact est très concret pour les start-up qui se préparaient à concourir.
Vous présidez par ailleurs Ocseed, société d’investissement régionale dédiée aux jeunes pousses. Quel est votre bilan de l’exercice 2024 ?
Cette année, nous avons financé quatre nouveaux projets. Depuis la création d’Ocseed il y a cinq ans, nous avons engagé 5 M€ au bénéfice de 25 entreprises. Nous avons donc atteint nos objectifs. Il s’agit de tickets moyens de 200 k€, positionnés entre les prêts d’honneur et les fonds d’investissement. Nos actionnaires (Ocseed est née de l’association de la Région Occitanie, de Nubbo, de la Banque Populaire Occitane, de la Banque Populaire du Sud, de la Caisse d’Épargne Languedoc-Roussillon et de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées, NDLR) ont réinvesti et engagé au total 8,8 M€. Il nous reste donc de la capacité d’investissement. Nous allons par conséquent poursuivre nos actions en 2025 et 2026 avec les capitaux existants.











