Valérie Jimenez (groupe Jimenez) : « Le transport est l’un des baromètres de l’économie »
Présidente du groupe Jimenez (31), spécialisé dans le transport, la logistique et le déménagement, Valérie Jimenez revient pour La Lettre M sur la stratégie de développement et les clés du succès de ce groupe familial créé en 1996 et qui emploie désormais plus de 700 salariés. Entretien exclusif.
Vous avez lancé votre société en 1996 avec votre mari, François Jimenez, actuel directeur général du groupe. Qu’est-ce qui vous a poussés à créer une entreprise de transport ?
Mon mari, mécanicien de métier, aimait les camions ; quant à moi, je savais faire des factures car je venais du commerce. Nous savions que nous monterions une entreprise ensemble tôt ou tard. J’ai donc passé un diplôme de comptabilité en 1995, alors que j’étais enceinte de ma fille. Puis nous avons créé l’entreprise (Jimenez FVA, NDLR) le 1er avril 1996 avec mon beau-frère Antoine, qui a finalement quitté le groupe en 2015. Au départ, nous avons commencé avec un tracteur routier. Aujourd’hui, nous avons une flotte de 1 200 cartes grises, dont 500 tracteurs !
Presque trente ans plus tard, vous êtes à la tête d’un groupe qui réalise plus de 92 M€ de chiffre d’affaires. Comment en êtes-vous arrivés là ?
Je pense que ce qui a participé à notre réussite, c’est que nous avons osé gérer de l’humain à distance. Nous avons réalisé nos premières embauches à Bordeaux en 1998 lorsqu’un client nous a proposé deux camions supplémentaires avec deux conducteurs. À cette époque, on nous prenait pour deux fous ; on nous disait : « Ça ne va pas fonctionner ! » Il est vrai que ce que l’on proposait – mettre à disposition un véhicule – était rare.
Quelles sont les différentes activités du groupe aujourd’hui ?
Jimenez Transport & Location est notre principale activité, avec 83,1 M€ de chiffre d’affaires réalisé sur l’exercice 2023-2024. Elle est spécialisée dans la traction de jour et de nuit. Nous couvrons toute la France, un peu l’Allemagne et de plus en plus l’Espagne. Nous proposons aussi des services de déménagement de professionnels et de particuliers via notre filiale Jimenez Déménagements (719,4 k€ de CA), et l’aménagement d’espaces cinéraires avec Exhum (23,6 k€ de CA). Enfin, les Transports Bergès (8,37 M€ de CA) sont spécialisés dans la messagerie, l’affrètement dans toute France et dans les activités de logistique grâce à une plateforme de 5000 m2. Nous disposons également d’un atelier intégré de cinq travées pour réparer tous les véhicules industriels – les nôtres et ceux de nos clients – et d’un parking poids lourds. Au total, nous enregistrons près de 92,3 M€ de chiffre d’affaires et comptons plus de 700 salariés.
Envisagez-vous des opérations de croissance externe ?
Nous travaillons sur quelques projets de développement mais qui ne sont pas encore aboutis, donc je ne peux pas en parler. Ce qui est sûr, c’est que je fonctionne avec les rencontres. Notre activité Jimenez Déménagements est née de la rencontre avec un ancien déménageur. À cette époque, nous étions compétents sur le déménagement industriel mais pas sur le volet particulier et le transfert de bureaux. Nous avons donc amélioré nos compétences avant de créer cette filiale en 2019. Exhum est également le fruit d’une rencontre. Nous nous sommes lancés dans cette aventure en 2013 pour proposer aux communes des alternatives aux colombariums traditionnels avec des éléments modulaires car la loi zan (zéro artificialisation nette, NDLR) oblige les mairies à optimiser le foncier. En Occitanie, nous travaillons entre autres avec Sète (34), Carcassonne (11), Bessières (31), Saint-Sauveur (31) et Mirepoix (09).
En tant que transporteur français, comment vous positionnez-vous par rapport à la concurrence internationale ?
Nous souffrons de cette concurrence car nous n’avons pas du tout les mêmes coûts que les transporteurs étrangers, que ce soit au niveau des salaires, des camions ou encore du carburant. Quant à nos concurrents français, je dois dire qu’avec certains, c’est assez compliqué... La concurrence est nécessaire quand elle est saine ; c’est challengeant car on se remet constamment en question. Mais il y a quelques transporteurs français qui pratiquent une concurrence déloyale. Les clients les choisissent pour leurs prix bas, sans contrôler s’ils embauchent des salariés illégalement. Ces pratiques ne font que tirer la profession vers le bas.
Vous revendiquez un verdissement de votre flotte. Que mettez-vous en place pour y parvenir ?
Nous renouvelons notre flotte tous les trois ans en moyenne. Actuellement, nous avons 350 ensembles tracteurs et semi-remorques, 100 ensembles porteurs et remorques, quatre porte-voitures, cinq ensembles bi-trains, 20 caisses mobiles, mais aussi 100 véhicules légers et fourgons. L’intégralité de notre flotte poids lourds respecte la norme Euro VI et elle utilise pour 10 % une énergie alternative comme les biocarburants, le XTL et le biogaz. Nous avons aussi quelques véhicules électriques mais c’est un casse-tête car les recharger prend beaucoup de temps. Quant à l’hydrogène, nous y réfléchissons, mais l’achat d’un tracteur à hydrogène hors subventions est jusqu’à sept fois plus cher que celui d’un tracteur thermique et jusqu’à trois fois plus cher même si l’on touche des subventions. Pour le moment, ce n’est pas envisageable.
Alors que le secteur du transport routier est fragilisé, quelles sont les conséquences sur votre activité ?
La bascule a eu lieu au printemps 2024. Nous avons commencé à sentir une diminution des volumes de marchandises, qui s’est accentuée par la suite. Notre chiffre d’affaires a chuté de 10 % à la fin du printemps, baisse que nous avons finalement rattrapée au dernier trimestre. Depuis, je constate que de plus en plus de sociétés de transport passent directement en liquidation judiciaire. Le transport est l’un des baromètres de l’économie. Si nous n’avons plus de colis dans nos camions, cela veut dire que les ménages ne consomment plus. C’est un engrenage puisqu’on ne fait plus fonctionner les entreprises, les commerces, les logements... Le Gouvernement parle de taxes ou d’impôts supplémentaires pour les entreprises, mais on ne peut plus !
Cela a-t-il des répercussions sur vos recrutements ?
En ce moment, nous connaissons beaucoup moins de difficultés de recrutement, ce qui est à souligner. En 2024, nous avons recruté 123 personnes dans nos différents services car nous avons ouvert de nouvelles lignes. Néanmoins, depuis plusieurs années, je constate un trou dans la raquette concernant les alternants. En effet, nous enregistrons 20 % d’alternants dans la partie fonctions support, opérationnelles et atelier, mais si l’on inclut la masse salariale des conducteurs – pour laquelle il est très compliqué d’avoir des alternants, au vu des horaires de travail, notamment –, nous n’atteignons pas le quota obligatoire pour percevoir les subventions. J’ai écrit plusieurs fois aux ministères du Travail et des Transports, sans succès. Enfin, concernant plus spécifiquement le métier de conducteur, je trouve qu’il n’y a pas assez de femmes. Certes, les conductrices représentent 8 % de nos effectifs, contre 3 à 4 % en moyenne chez nos confrères, ce qui me réjouit. Mais je constate que nous avons encore du mal à recruter des femmes. Selon moi, elles ne s’autorisent pas à s’orienter vers ces professions dites « masculines ».
Justement, en tant que femme à la tête d’un groupe de transport, vous êtes particulièrement engagée pour l’égalité femmes-hommes...
C’est un sujet qui me tient à cœur. Notre stratégie pour attirer les femmes est de leur proposer un accompagnement complet, pas à pas. Quand une conductrice est formée via le programme Agir au féminin-Iron Woman, dont je suis la marraine, je veux qu’elle soit d’abord convoyeuse, c’est-à-dire qu’elle conduise un véhicule chez un client, aux mines (le passage aux mines est le contrôle annuel des véhicules lourds, NDLR)... Cela lui permet de changer régulièrement de véhicule, donc d’apprendre à s’adapter, et de se former sur des courtes distances, ce qui est moins stressant. Je tiens à ce que nos conductrices soient le mieux formées pour travailler sereinement, sans appréhension. Je les mets aussi régulièrement en avant. Elles interviennent dans des écoles, des forums et même des crèches, pour faire découvrir les camions aux plus petits ! Ces deux dernières années, le groupe Jimenez a obtenu le score de 94 % sur l’index égalité femmes-hommes. Nous pouvons encore progresser.
Vous êtes actuellement présidente déléguée du Medef 31. Comment a démarré votre engagement patronal ?
Au départ, j’étais contre les syndicats, mais à force de râler toute seule dans mon coin, je me suis dit qu’il valait mieux râler tous ensemble ! Je suis entrée au Medef en 2012 via la Charte de la diversité. Par la suite, Philippe Robardey, qui était à cette époque président du Medef 31, m’a incitée à m’engager au conseil d’administration. J’ai notamment représenté la branche transports du Medef Occitanie pendant quelques années avant d’être élue présidente déléguée du Medef 31 en 2020 aux côtés du président Pierre-Olivier Nau. Je crois que pour défendre les chefs d’entreprise, il faut être ensemble, soudés.











