Samuel Hervé (Medef Occitanie) : « Les chefs d’entreprise ont besoin d’un cap clair et tenu »
Premier débat organisé entre les prétendants à l’Élysée, revendications patronales, état d’esprit des chefs d’entreprise régionaux, rencontre avec le ministre de l’Industrie… : dans un entretien exclusif accordé à La Lettre M, Samuel Hervé, président du Medef Occitanie, revient sur les temps forts de la REF organisée à Paris les 26 et 27 août et dresse des perspectives, à sept mois des élections présidentielles.
Lors de la REF, la délégation Occitanie était la plus importante de France, avec plus de 380 chefs d’entreprise. Comment expliquez-vous cette mobilisation record ?
C’est vrai, nous sommes restés cette année encore la plus grande délégation régionale. À mon sens, l’explication vient avant tout du fait que tous ceux qui ont mis un jour les pieds à la REF ont envie d’y retourner. Par ailleurs, ils sont de plus en plus nombreux à entraîner leurs amis chefs d’entreprise, mettant en avant ce moment d’échange, de réflexion, de rencontre ; avec une portée un peu politique, forcément, cette année, dans la perspective des élections présidentielles. Pour moi, la REF n’est pas exclusivement réservée aux chefs d’entreprise : c’est aussi un lieu citoyen. Dans le contexte un peu pesant que nous connaissons, cet événement nous permet de nous retrouver, de dresser des perspectives mais aussi de passer un certain nombre de messages. Ça fait du bien ! On se rend compte, finalement, que l’on n’est pas seul, que les problématiques sont communes à beaucoup d’entre nous. Cette édition était placée sous le signe du courage. En cette période morose, il était très courageux, pour les chefs d’entreprise, de consacrer un peu de leur temps pour venir à la REF afin de bâtir du collectif.
Cette nouvelle édition de la REF, vous l'avez dit, était placée sous le signe des Présidentielles, avec notamment un débat entre les principaux candidats déclarés. Que retenez-vous de ces échanges ?
Nous avions face à nous sept candidats et il est fort vraisemblable que le prochain président ou la prochaine présidente de la République soit parmi eux. Il était donc important d’entendre ce qu’ils ont dans les tripes, mais aussi qu’ils entendent nos difficultés, nos besoins, nos attentes et nos espérances en tant qu’entrepreneurs… Cela m’a permis de voir quels étaient ceux qui étaient à l’écoute et répondaient vraiment aux questions formulées par les chefs d’entreprise et ceux qui restaient dans leur couloir de nage en se contentant d’égrener leur programme. Alors maintenant, si vous me demandez qui est le gagnant du débat, bien entendu, vous n’aurez pas de réponse (sourire).
D’accord, mais au regard des craintes qui peuvent être exprimées par les chefs d’entreprise, y avait-il dans ce débat matière à les rassurer, selon vous ?
Dans les propositions de tous bords, tout n’est pas intégralement à jeter. Il y a des choses de bon sens dans certains cas. Évidemment, la partie la plus à gauche de l’échiquier politique n’était pas dans son jardin et n’entendait pas non plus nous convaincre. Mais ce qui était important était de savoir si, indépendamment des extrêmes, le bloc central - ou l’axe républicain, je ne sais pas comment on l’appelle aujourd’hui -, était susceptible de dégager des candidats ou en tout cas des idées, des propositions, des tendances qui seraient de nature à nous rassurer. On a entendu tous les candidats parler industrie, production et souveraineté. Le pays, la nation et nos gouvernants ont peut-être trop oublié notre industrie, ont peut-être un peu trop lâché les rennes là-dessus. On a voulu transformer notre société de production en société du service, voire en société du loisir, et on se réveille maintenant… En tout cas, j’ai l’impression que le wake-up call (prise de conscience, NDLR) vaut pour tous, c’est déjà pas mal.
Le Medef a lancé avec OpinionWay la consultation « Mobilisation des entreprises de France - Cap sur 2027 ». Au total, 65 872 dirigeants d’entreprise y ont participé entre le 15 avril et le 15 juillet, ce qui en fait la plus vaste consultation jamais menée auprès des patrons français. Quelles sont leurs attentes majeures pour le prochain quinquennat ?
Honnêtement, les enseignements de cette enquête, tout à fait inédite en effet en termes de personnes consultées, ne sont pas disruptifs. Que les chefs d’entreprise nous disent souhaiter un allégement du coût du travail, une baisse de la fiscalité, davantage de lisibilité et une simplification, cela ne surprend pas : ce sont des sujets récurrents. Je ne nie pas qu’il y ait eu quelques victoires au cours des derniers mandats, mais les problématiques continuent de s’alourdir. La politique de l’offre crée de la richesse et de l’emploi, mais on voit bien que dès lors qu’il n’y a plus de charbon dans le réacteur, tout se grippe. Et malheureusement, tous les indicateurs économiques, ceux de l’emploi comme des investissements, se dégradent, tout comme la production de richesse et les recettes fiscales de l’état… Tout cela est un cercle vicieux, alors que la politique de l’offre, elle, génère un cercle vertueux. Mais on sent bien depuis la dissolution de l’Assemblée nationale qu’un gouvernement sans majorité, c’est un peu comme un poulet sans tête qui court un peu partout et essaye de picorer du maïs qu’il n’y a plus. Au fond, les chefs d’entreprise ont le sentiment qu’il n’y a plus vraiment de gouvernement. C’est un coup de barre à droite, un coup de barre à gauche. Sauf que dans nos entreprises, lorsque nous portons des investissements, c’est pour cinq ans, dix ans, vingt ans, trente ans… Et là, d’un trait de plume ou d’un simple revirement au Parlement, un investissement qui avait du sens peut tout à fait se retrouver totalement inepte dans une stratégie d’entreprise. Ce n’est pas possible. Ça tétanise les entreprises, cette situation !
« Un gouvernement sans majorité, c’est un peu comme un poulet sans tête qui court un peu partout et essaye de picorer du maïs qu’il n’y a plus. »
Justement, 82 % des dirigeants consultés dans le cadre de cette enquête se déclarent pessimistes quant aux effets de la politique économique du prochain président de la République sur leur entreprise. Vous les comprenez ?
Ce que je sais, c’est qu’il est difficile de percevoir la lumière quand on est dans la plus totale obscurité. J’ai en tête une phrase d’Olivier Torrès (professeur à l’université de Montpellier et président de l’observatoire Amarok, dédié à la santé des dirigeants, NDLR), que j’ai justement croisé à la REF : « La croissance, c’est une croyance. » Aujourd’hui, nous n’avons pas la croyance que dans l’état actuel des choses, nous allons avoir de la croissance. Donc forcément, on se recroqueville. Et ça se ressent dans le sondage. Il y a sans doute de belles propositions qui ont été formulées par les candidats ; bien sûr, nous relirons attentivement les programmes car il y a un peu de jeu de bonneteau un peu partout… Mais ce qui est sûr, c’est que les chefs d’entreprise ont besoin d’un cap clair et tenu. Ils veulent de la visibilité. Il faut que nos gouvernants entendent cela.
Selon l’enquête, seuls 59 % des répondants conseilleraient à un jeune de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Et ils seraient près de deux fois plus nombreux à lui recommander de le faire à l’étranger (39 %) plutôt qu’en France (20 %). Enfin, près d’un tiers lui conseillerait de renoncer à créer une entreprise. C’est inquiétant, selon vous ?
Nous avons un taux d’emploi des jeunes qui est catastrophique comparé à nos voisins européens. Et parmi ceux qui envisageraient de créer leur propre entreprise, les patrons leur disent : n’y allez pas. Nous sommes d’une certaine façon passés d’une forme de méfiance à une défiance vis-à-vis du système français et du monde politique. Les politiques font des promesses, mais une fois aux affaires, ils réalisent qu’il faut convaincre les administrations centrales, obtenir des majorités au Parlement, faire passer des propositions de loi, être influents à Bruxelles car il y a parfois des traités qui nous contraignent, et peuvent manquer de vigilance. Si cette année, le thème de la REF était le courage et que nous avons reçu autant de politiques, ce n’est pas tout à fait un hasard… Je ne dis pas que les politiques ne sont pas courageux, mais le courage qui est le leur dans le cadre d’une campagne n’est pas tout à fait le même dans la conduite du pouvoir. Il y a là parfois une forme de schizophrénie.
Vous avez eu l’occasion, lors de la REF, d’échanger avec Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie. Quel message avez-vous porté ?
J’ai fait valoir auprès de lui que nous avions une belle région industrielle, ce dont il a parfaitement convenu. Avec une filière aéronautique florissante, bien sûr, mais également d’autres industries comme les énergies renouvelables et la santé. Nous avons pris contact en vue d’une prochaine visite en Occitanie.











