Pierre Gonthier (SAF+IG) : « Nous allons réaliser la première unité de production d’e-SAF en France et en Europe »
PDG de la société canadienne SAF + International Group (IG) qui vient d’officialiser son projet d’implantation d’une unité de production de kérosène vert à Port-la-Nouvelle, Pierre Gonthier évoque en exclusivité pour La Lettre M cette opération. Un investissement de 700 M€ dédié à la décarbonation du transport aérien.
Pouvez-vous nous présentez les activités de SAF+ IG ?
Créé en 2019, SAF+ IG est une start-up qui entend répondre au besoin en carburants du secteur de l’aviation. Nous sommes une équipe de scientifiques de l’environnement, d’ingénieurs et de chefs d’entreprise qui ont partagé leurs forces afin de révolutionner l’industrie du carburant aéronautique. Guidés par l’urgence de la crise climatique, nous avons développé depuis 2021 dans notre unité pilote basée à Montréal, une solution permettant de réduire significativement l’empreinte carbone de l’aviation avec la production d'un électro-carburant de synthèse, connu sous le nom d’e-SAF. Ce dernier émet 90 % de carbone en moins que le kérosène conventionnel utilisé actuellement par le secteur. Cette unité pilote, qui est un démonstrateur technique, a été subventionnée par le gouvernement fédéral du Canada.
Quel est votre projet d’implantation en France ?
Notre volonté est de produire et de commercialiser du e-SAF en Europe et en Amérique du Nord. Le projet français, mobilisé sur les enjeux environnementaux et énergétiques, a commencé à germer avec la signature d’une convention conclue avec des partenaires tels que la compagnie aérienne Air France KLM ou encore le groupe Schneider Electric. Mais la création d’une unité de production d’e-SAF a pris de l’élan après notre rencontre avec Stéphane Arnoux, conseiller technique, qui a développé le projet audois Hyd’Occ dédié à la production d’hydrogène (groupe Qair, NDLR) depuis le port audois de Port-la-Nouvelle. Je suis convaincu que tout projet bénéficie, à un moment donné, d’une convergence spatiale et temporelle.
C’est la raison pour laquelle votre projet a germé à Port-la-Nouvelle ?
Nous nous sommes en effet rapprochés de la Semop (société d'économie mixte à opération unique, NDLR) Port-la-Nouvelle, qui porte un plan stratégique ambitieux pour le port avec un volet sur la transition énergétique à travers les fermes pilotes d’éolien flottant (EolMed, EFGL, NDLR) ou encore la production d’hydrogène avec Hyd’Occ. Le carburant synthétique constitue, selon moi, le troisième élément fondateur pour faire de ce port celui de la transition énergétique. Dans l’objectif d’ouvrir une filiale en France et de construire une unité de production d’e-SAF, nous avons recherché, dès 2023, du foncier. On peut dire que grâce à la rencontre avec Hans Kerstens, PDG de la Semop Port-la-Nouvelle, nous bénéficions d’un alignement des planètes, d’autant plus que la norme RefuelEU sera effective d’ici 2030. Cette norme européenne a pour objectif d’encourager la décarbonation du secteur aérien en favorisant l’incorporation de carburants durables dans l’aviation civile.
Où en êtes-vous du projet de production d’e-SAF dans l’Aude ?
Après l’annonce de notre projet d’implantation en France faite fin avril lors du salon Hyvolution, nous avons signé une convention de partenariat avec la Semop Port-la-Nouvelle, officialisant ainsi notre arrivée en France. Cette signature fait suite à de nombreux échanges avec cette société et également à ma visite du site portuaire. Ces échanges ont été menés en parallèle de l’avancement de notre projet industriel et du design conceptuel de la future unité. Le projet audois n’est pas une mise à l’échelle d’un projet R&D. Nous menons ce projet franco-canadien avec des partenaires solides tels que Schneider Electric, avec qui nous avons signé une convention, le danois Topsoe, le sud-africain Sasol, ou encore BBA Consultants, Captura et une compagnie aérienne. Ce collectif va réaliser, selon moi, la première unité de production d'e-SAF en France et en Europe. Nous serons les seuls à utiliser cette technologie, qui est actuellement la meilleure disponible sur le marché.
Pouvez-vous en dire un peu plus sur cette unité de production ?
Ce projet industriel porte sur l’implantation d’une unité de production d’e-SAF sur un foncier de sept hectares au sein de la plateforme portuaire. Sa capacité annuelle s'élèvera à près de 75 000 tonnes à horizon 2030. L’installation sera à ciel ouvert. Le site comprendra deux réacteurs chimiques et des tours de 20 à 30 mètres de haut environ, où seront réalisées les conversions gazeuses d’hydrogène vert et de dioxyde de carbone (CO₂). Cela fait du e-SAF une solution hautement contrôlée pour décarboner l’aviation. Le site va créer 100 emplois directs, auxquels se grefferont environ 400 emplois indirects. Il nous faudra de la main-d’œuvre qualifiée, qui sera en partie formée par nos partenaires. Le choix de l’implantation dans l’Aude s’appuie également sur l’écosystème existant, notamment sur la volonté et la capacité des acteurs régionaux à se mobiliser, notamment en termes de formation, mais aussi à la présence d’industriels de l’aéronautique et de l’énergie sur le territoire.
À quel stade en êtes-vous ?
Nous avons une base sur le design de l’unité de production. La phase d’études va commencer cette année et s’étaler sur 12 à 18 mois. Cette phase est essentielle pour établir une base solide qui permettra d’orienter les décisions stratégiques et d’assurer un projet rentable et durable. Elle fournit les éléments nécessaires pour justifier le Capex et sécuriser les financements, tout en garantissant que le projet réponde aux exigences environnementales et économiques. Dans un marché en constante évolution, cette préparation est la clé du succès pour notre projet de production industrielle d’e-SAF. À horizon 2027, nous lancerons les études d’ingénierie de base que nous appelons la phase FEED (Front-End Engineering Design). C’est une étape essentielle qui permet de poser les bases du projet en assurant une compréhension commune des objectifs, des coûts et des risques associés avant de passer à l’ingénierie détaillée, à la décision finale d’investissement (FID) et à la construction. Le FEED permet de définir un calendrier préliminaire et d’identifier les étapes clés du projet. Cela inclut la planification des ressources nécessaires, tant humaines que matérielles. En parallèle, les demandes d’autorisations administratives seront également réalisées.
Quel est le coût d’un tel projet ?
Le site de production en lui-même représente un investissement de 700 M€, auxquels vont s’ajouter des investissements parallèles liés aux aménagements et autres équipements nécessaires, ce qui pourrait atteindre le milliard d’euros au final. Le montage du projet est en cours. Nous ouvrons le sentier d’un secteur en devenir et nous travaillons à dérisquer le projet grâce notamment à des partenaires tels que Schneider Electric et à la force de nos autres partenaires pour donner confiance en notre société. Le FEED nous permettra d’aller solliciter des financements en capital et en dette auprès de Bpifrance, de banques... Je devrais rencontrer en juin prochain Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, à ce sujet. Un consortium sera constitué ultérieurement.
Quelle est la prochaine étape ?
Nous prévoyons d’ouvrir un bureau d’études en Occitanie dans les prochains mois. Son site d'implantation est en cours de définition.











