Pierre Bahurel (Mercator Océan International) : « L’avenir dépend de la santé de l’océan »
L’organisation Mercator Océan International, aujourd’hui société civile de droit privé située à Toulouse, deviendra une organisation intergouvernementale (OIG) à l’occasion de la 3e Conférence des Nations Unies sur l’océan (UNOC-3), organisé du 9 au 13 juin à Nice (06). Ce processus est permis suite à la Déclaration de Brest portée en février 2022 et signée par six pays européens : la France, l’Italie, le Royaume-Uni, la Norvège, le Portugal et l’Espagne. La société emploie 120 personnes et a enregistré un chiffre d’affaires de 50 M€ en 2024. Pierre Bahurel, directeur général, accorde un entretien à La Lettre M pour évoquer l’évolution de la société en OIG et les enjeux stratégiques de la conférence des Nations Unies.
Quels outils mettez-vous en place pour analyser les océans ?
L'océanographie englobe plusieurs marchés de niche : le routage météorologique en est un, comme l’aquaculture, la connaissance scientifique, le climat, la biodiversité, la pêche durable, la protection des cétacés... Tous ces domaines ont besoin de connaître la température, les courants, les différentes évolutions océanographiques. Notre mission est de décrire des informations sur l’océan pour présenter l’environnement marin. Nous accompagnons le maximum de développements mais nous restons des généralistes de l’océan proposant des scénarios divers. Nos observations sont étoffées par des satellites à la surface de l’eau et des bouées jusqu’à 2 000 mètres de profondeur. Mercator Océan a aussi développé un « Jumeau numérique de l’océan » avec 10 milliards de repères qui actualisent la situation océanique toutes les deux minutes. Les différentes organisations peuvent utiliser ce Jumeau numérique pour créer de la valeur ajoutée commerciale, scientifique, politique... Depuis sa création, Mercator Océan a vécu une première décennie marquée par de grands développements scientifiques, suivie d’une décennie de développement d’applications puis une troisième période de maturité en océanographie.
Vous travaillez avec de nombreuses instances publiques nationales et européennes. De qui proviennent les investissements ?
Les premiers investissements de la société viennent d’établissements publics financiers. Puis en 2014, la Commission européenne nous a missionnés pour développer la composante marine du projet Copernicus. La Commission nous fournit l’ensemble du budget dédié pour transformer ces prévisions en service. Un montant de 40 M€ par an jusqu’en 2027 est nécessaire pour son fonctionnement. Nous avons donc des moyens inédits en océanographie pour pouvoir travailler avec les pays européens. Nous rendons nos services libres et gratuits parce que financés durant ce mandat par la Commission européenne. Le reste est apporté par des établissements publics nationaux français, britanniques, italiens, espagnols et norvégiens. Ce sont des pays qui — en plus du Portugal — ont signé la Déclaration de Brest en 2022 et qui permettent la transformation de Mercator Océan International en organisation intergouvernementale (OIG). Au final, les pays membres sont les 31 nations qui financent actuellement le programme Copernicus. Nous nous concentrons d’abord sur les pays européens sans se fermer à des accords de coopération avec des pays d’autres continents.
Quels sont les enjeux pour Mercator Océan International à l’occasion de cette 3e conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC-3) ?
Cette conférence peut constituer un point de bascule pour la considération des océans. Nous y avons trois enjeux : d’abord, une mobilisation possible grâce à un mandat des Nations Unies pour faire mûrir la communauté internationale. Ensuite, la présentation du prototype du Jumeau numérique de l’océan avec l’aide de la Commission européenne pour rendre cette plateforme libre d’accès. Enfin, la mise en place d’une gouvernance appropriée et transparente sous forme d’organisation intergouvernementale (OIG) qui protège l’océanographie et la renforce pour les prochaines décennies. Aujourd’hui, l’océan a besoin d’une gouvernance ; les Nations Unies s’y intéressent, tout comme la Commission européenne et les gouvernements. Cette compréhension d’un océan en bonne santé est nécessaire pour l’économie et simplement pour vivre.
Que change pour vous cette transformation en OIG ?
Une organisation intergouvernementale bénéficie d’une grande influence et fait référence dans son domaine. C’est la première fois que l’océanographie bénéficie de ce degré d’attention. Nous rentrons dans des dialogues importants au même titre que la Commission européenne, ce dont nous sommes fiers. Nous allons nous adresser de plus en plus à des personnalités politiques. Ce n’est pas un simple changement de gouvernance, c’est un choix géopolitique très fort de la part de l’Union européenne. L’Europe est prête à prendre les devants et à devenir leader dans le domaine.
Une comparaison est-elle possible avec la COP21 qui avait mené aux accords de Paris en 2015 ?
Les organisateurs comparent beaucoup la COP21 et l’UNOC-3. Mais depuis 2015, la communauté scientifique est présente aux événements pour influer les décisions, sans se cacher derrière d’éventuelles responsabilités politiques. Les citoyens peuvent aussi utiliser le Jumeau numérique de l’océan qui sera en libre accès. Nous souhaitons que les politiques s’en saisissent mais le pouvoir citoyen peut également s’approprier ce sujet. Nous vivons sur une planète couverte à deux tiers d’eau mais les enjeux océaniques sont peu maîtrisés. L’avenir dépend de la santé de l’océan, donc la société et les citoyens ont besoin de s’acculturer à ce sujet.
Le 8 juin, journée mondiale de l’océan, sort le documentaire Ocean de David Attenborough. Pensez-vous qu’un regard plus grand public saura se développer sur ces questions ?
J’en suis persuadé. J’imagine que des célébrités seront également présentes. Mais ce sujet intéresse déjà le grand public sans dépendre des États. Ces documentaires sont importants pour traiter de ces sujets, les ONG sont aussi nécessaires pour provoquer des changements. Nous travaillons sur des descriptions scientifiques qui sortent des représentations habituelles. En créant et en montrant les représentations de l’océan, nous avons fait du cinéma. Le Jumeau numérique est comme un jeu vidéo puisqu’il sera immersif ; tout le monde pourra y naviguer pour mieux s’approprier le sujet de l’océan.











