Masters 2019 : Louis Gallois se livre à La Lettre M
Le président de la 24e cérémonie des Masters de La Lettre M, qui s'est déroulée le 30 septembre à l'Opéra Comédie de Montpellier en présence de plus de 1 000 décideurs, nous a accordé une interview exclusive. Louis Gallois, président du conseil de surveillance de PSA, mais aussi coprésident du laboratoire d’idées La Fabrique de l’Industrie et président de la Fédération des acteurs de la solidarité, évoque sa vision de l’économie d’Occitanie, les grands enjeux du secteur automobile et son engagement en faveur de la réindustrialisation du pays.
Vous êtes depuis 2014 président du conseil de surveillance de PSA. Un poste que vous allez quitter l’an prochain, avant la fin de votre mandat. Pourquoi ce choix ?
C’est très simple : je me suis fixé une limite d’âge et elle est atteinte (il a 75 ans, NDLR). Cela ne veut pas dire que je déserte. J’ai la chance d’être en bonne santé et j’en profite. Mais je considère que passé un certain âge, il faut trouver des successeurs.
Que retirerez-vous de votre action au sein du groupe automobile ?
J’estime que dans les révolutions que vivra l’industrie automobile – et j’espère qu’elles ne seront pas trop chaotiques – PSA est bien armé pour gagner. Quant à mon rôle, il consiste avant tout à vérifier qu’il y a un alignement entre le conseil de surveillance et la direction de l’entreprise, ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé, et qu’à l’intérieur même du conseil de surveillance, chacun s’estime bien à sa place et en capacité de jouer pleinement son rôle.
Avez-vous des regrets ?
Quand on a connu, comme cela a été mon cas pendant vingt-trois ans, l’adrénaline de la direction opérationnelle d’une entreprise, c’est quelque chose qui peut manquer, c’est vrai... Mais je ne cultive pas la nostalgie, il faut bien que cela s’arrête à un moment donné et il vaut mieux choisir soi-même le calendrier !
Aujourd’hui, pour PSA comme pour ses concurrents, la voiture électrique n’est plus une option. C’est clairement le sens de l’histoire. Pourtant, d’un point de vue strictement industriel, il existe un certain nombre de risques. Car les batteries, elles, ne sont pas produites en Europe, mais en Asie... Croyez-vous en un « Airbus des batteries » ?
C’est un sujet compliqué. Il faut savoir que les batteries représentent environ 40 % de la valeur ajoutée d’un véhicule. Or, comme vous le dites très justement, elles sont fabriquées ailleurs, alors que les moteurs thermiques le sont actuellement en France. Il y a donc un vrai sujet. Aurons-nous en Europe une industrie de la batterie qui permettra d’épauler l’industrie automobile ou resterons-nous dépendants de l’Asie ? J’espère que nous verrons naître un « Airbus des batteries ». Pour cela, il faut faire la preuve de la rentabilité et de la compétitivité du modèle économique, face à des opérateurs qui ont pris une avance considérable et bénéficient par conséquent d’effets d’échelle massifs. L’autre problématique est celle des infrastructures. Il est indispensable que les bornes de charge se déploient massivement en Europe. Et enfin, il faudra faire le bilan carbone de tout cela, en intégrant l’approvisionnement en matières premières, la production d’électricité et le recyclage des batteries usagées. Je n’ai pas le sentiment que toutes ces questions soient totalement prises en compte.
Les industries automobile et aéronautique, que vous connaissez bien, sont-elles à la hauteur des grands défis environnementaux ?
Bien sûr, parce qu’elles n’ont pas le choix ! Il faut y aller ! Mais il faut que tout le monde soit conscient du fait que cela va se traduire, pour l’automobile, par un changement complet de l’industrie. Les difficultés ne concerneront pas d’abord les constructeurs, mais plutôt les équipementiers et les fournisseurs qui étaient engagés sur le moteur thermique.
Parmi vos multiples casquettes, il y en a une qui vous tient particulièrement à cœur. Vous présidez la Fédération des acteurs de la solidarité. Vous êtes un patron « solidaire », Louis Gallois ?
(Sourire) Je ne dis pas qu’il n’y a aucune relation entre mes différentes activités, mais j’essaye de ne pas mélanger les genres. Quand je suis chez PSA, c’est l’avenir de PSA qui m’intéresse. Et quand je m’occupe de dossiers auxquels vous faites allusion, je m’implique différemment. Cet engagement me permet de voir la réalité sociale de la France sous un angle nouveau pour moi.
Quel regard portez-vous sur le mouvement des gilets jaunes ?
Ce mouvement est celui des classes moyennes populaires. Il est porté par des personnes qui ont vu que le train de la mondialisation et de la métropolisation passait et qu’elles n’étaient pas dedans. Des personnes qui vivent souvent dans des territoires qui ont le sentiment d’être délaissées. C’est un mouvement qui traduit une réalité : celle d’une couche sociale, qui se sent abandonnée et menacée par la pauvreté. Il ne faut pas le sous-estimer.
Au fond, ce mouvement n’est-il pas lié à une certaine forme de désindustrialisation du pays ?
Vous avez raison. La désindustrialisation s’est traduite dans certaines régions par des pertes d’activité productive catastrophiques. C’est clair : si l’on regarde la carte de France des gilets jaunes, elle se rapproche beaucoup de celle de la désindustrialisation. Car c’est très souvent l’industrie qui crée la dynamique d’un territoire. Quand on crée un emploi industriel, on crée autour trois ou quatre autres emplois.
Vous coprésidez la Fabrique de l’Industrie, un laboratoire d’idées consacré, justement, aux questions industrielles. Comment faire en sorte qu’il se construise davantage d’usines en France ?
Contrairement à ce que l’on entend parfois, les entreprises françaises investissent. Mais elles n’investissent pas toutes en France. Cela est, pour partie au moins, dû à la nature de notre tissu industriel, constitué de PME et de grands groupes, mais de peu d’ETI. Or, les grands groupes, de par leur positionnement international, investissent plutôt à l’étranger. Je pense qu’aujourd’hui, il faut aller au-delà de la seule compétitivité, et rechercher l’attractivité qui est plus globale. Il faut que les territoires français deviennent attractifs pour les investissements industriels.
En la matière – et sur bien d’autres sujets –, certains observateurs estiment qu’aujourd’hui, « l’État ne peut plus rien faire ». Les initiatives gouvernementales telles que Territoires d’industrie, French Fab Tour ou encore Pacte productif 2025 vous semblent-elles à la hauteur des enjeux ?
L’État peut faire mais il ne peut plus faire seul. Les politiques publiques ne fonctionnent que si tous les acteurs du territoire – les élus, les entreprises, les administrations... –, se prennent en main et travaillent en synergie. Ce sont des hommes et des femmes qui doivent s’engager. S’ils ne le font pas, les politiques publiques ne sont pas efficaces. Si le terreau n’est pas fertile, on arrose du sable.
Le capitalisme peut-il être régulé ?
Je pense que les fractures que l’on constate en France, mais aussi dans d’autres pays, sont en partie liées à une mondialisation non maîtrisée, non régulée. Comme je le disais, il y a fracture entre ceux qui sont dans la mondialisation et ceux qui restent au bord de la route.
Justement, la lutte contre le chômage – et plus largement, contre la pauvreté – est l’un de vos grands chevaux de bataille. Quels sont, selon vous, les leviers d’action qui peuvent, et doivent, être activés ?
Il faut aider les gens à se mettre dans des parcours de réinsertion. Je pense notamment aux chômeurs de longue durée. Pôle emploi, soyons honnêtes, n’a pas les moyens de les accompagner individuellement. Ils ont besoin évidemment, du « filet de sécurité » minimum qui leur permettra de se loger et de se nourrir mais il faut les aider à croire à nouveau en l’avenir et à le bâtir. Ce sont le plus souvent des gens peu qualifiés, qui ont perdu depuis longtemps le contact avec le monde du travail et qui, du fait de leur situation, ont des difficultés sociales, et même parfois des problèmes de santé. Pour les aider, il faut leur offrir la possibilité d’occuper un emploi, même à temps partiel, les former et les accompagner. C’est le triptyque de base. Mais chaque cas est particulier ; c’est du sur-mesure, un travail de dentelière.










