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| 3/10/2025

Marché européen, innovation, dette, IA, souveraineté technologique… : à Montpellier, Thierry Breton livre ses vérités

Thierry Breton, aux côtés d'André Deljarry, président de la CCI Hérault, lors de la soirée Conecto organisée le 2 octobre à Montpellier
© CCI Hérault / Florence Damour

Invité d’honneur de la Soirée Conecto, organisée le 2 octobre à Montpellier par la CCI de l’Hérault, Thierry Breton, ancien ministre de l’Économie, ancien commissaire européen en charge du marché intérieur, du numérique, de l’industrie, de la défense et de l’espace, et par ailleurs ex-dirigeant de grandes entreprises (Bull, Thomson, Atos…), évoque les principaux sujets d’actualité et sa vision du développement économique devant près d’un millier d’acteurs économiques héraultais. Morceaux choisis par La Lettre M.

Contexte international et confiance. « Le Monde actuel est impacté par les conséquences de la guerre en Ukraine et de l’élection d’un nouveau président aux États-Unis. Depuis le 20 janvier, la confiance n'est plus là. Or, les entrepreneurs doivent être en capacité d'en donner à l’ensemble de leurs interlocuteurs. La confiance, ce sont des règles claires, notamment en matière de sécurité internationale. Les Européens sont aujourd'hui seuls dans ce domaine. Et nous sommes désormais dans un monde marqué par le rapport de force, notamment avec le chantage lié aux droits de douane américain. De fait, nous n’avons plus le choix ; il faut aller vite en termes de souveraineté. Mais de nouvelles opportunités économiques s’ouvrent à nous ! »

Dette française. « L’État-providence, c’est formidable, mais cela a un coût trop élevé. En France, il faut 1 500 milliards d’euros pour faire fonctionner le pays, Or, nous dépensons 1 660 milliards d’euros par an. Ce n’est pas viable. Un État qui ne compte plus, c’est un état qui ne compte pas. Il est impossible de continuer comme cela. 10 % des retraites ou des médicaments sont payés par la dette. »

Marché européen et numérique. « Il compte aujourd’hui 450 millions de consommateurs, avec une libre circulation des produits. Mais trop de normes et de règlements se sont accumulés. Il faut donc simplifier ce marché, notamment au niveau des capitaux ou de l’énergie. L’une des raisons pour lesquelles notre continent a raté l’émergence du numérique et de l’intelligence artificielle - dominés par les géants américains du secteur - est liée à la réglementation. Les 27 pays de l’Union européenne avaient chacun leurs propres règles. C’est à cause de ce fractionnement que ce virage a été manqué. En tant que commissaire européen, j’ai voulu que l’on ait un seul marché avec le Data Act (règlement sur les données de 2023, NDLR). On sait maintenant à qui appartiennent les données. Nous avons mis des règles simples pour libérer l’énergie créatrice et l’innovation en sachant qui peut les utiliser grâce à ce nouveau règlement sur la gouvernance européenne des données. Concrètement, cela permet aux entreprises et aux start-up de les valoriser. La vraie révolution de l’IA réside en effet dans l’exploitation des données industrielles. L’espace numérique est désormais encadré par des règles de droit et de concurrence pour faciliter cette appropriation de la donnée. Et nous avons enfin un espace numérique intégré en Europe avec un seul régulateur qui va l’organiser. Ces nouvelles règles vont contre les intérêts des Américains qui veulent que nous les supprimions. Nous devons donner aux entreprises l’envie de mieux connaitre l’Europe qui est notre marché naturel. Ce marché intérieur fait la force de la Chine et des États-Unis. »

IA. « Nous sommes face à une vague d’opportunités à venir liée à la révolution des technologies de l’information et à l’exploitation des données. C’est ce qui a fait la force des Gafam depuis 2000. En l’espèce, le stockage de la data est essentiel. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, toutes les traces que nous laissons dans l’espace informationnel sont conservées. Depuis 25 ans, tout est stockés dans les serveurs et les data center. L’IA est une nouvelle phase de ce processus. Avec les puissances actuelles de calcul, il est possible de rechercher et de générer une réponse en utilisant toutes cette matière informationnelle. Nous sommes désormais dans une dynamique où on laisse des traces et donc de la valeur en proposant de nouveaux services. Le terreau d’activités potentiel est dense. Un grand nombre de données professionnels et industrielles sont aujourd’hui disponibles en Europe, qui en concentre la plus grande part au monde. Ce réservoir pertinent doit aussi être protégé pour être mieux exploité. Cette période nécessite d’avoir une vision globale. Au regard des opportunités exceptionnelles qui s’ouvrent à nous et que nos concurrents voudraient accaparer. »

Simplification économique. « Les règles favorisent l’innovation plutôt qu’elles ne les briment. Mais trop de règles, ce n’est pas viable, il faut de la simplification, notamment au niveau des délais de paiement ou des charges pesant sur les entreprises. Les entrepreneurs doivent faire entendre leurs voix à Bruxelles pour peser sur les décisions qui les concernent directement. Plus largement, s’il existe des normes, c’est qu’il y a des raisons à leur existence. Aujourd’hui, ce sont les mêmes pour tout le marché intérieur. Elles doivent vous inciter à utiliser toute sa profondeur, ce qui n’est pas suffisamment le cas. Nous laissons cette profondeur aux très grands groupes, y compris ceux qui ne sont pas européens. Nous devons aider les entreprises à l’investir. Et je plaide pour qu’il n’y ait plus que des règlements plus contraignants, et non plus des directives qui peuvent être adaptées par chaque état membre. Nous avons besoin d’harmonisation à l’échelle européenne grâce à eux. C’est bon pour la concurrence, la compétitivité et éviter les distorsions de concurrence. »

Transitions. « Le métier d’entrepreneur consiste avant tout à gérer des problèmes, des transitions et des imprévus. Et sans confiance, cela est difficile. Quand un dirigeant comprend son environnement, il craint moins l’avenir. Nous faisons face actuellement à des transitions importantes qui vont marquer l’activité économique, la politique et la géopolitique. En politique, cela passe avant tout par un assainissement des finances publiques si l’on veut remettre de l’ordre dans le pays. Concernant l’économie, trois transitions majeures sont à l’œuvre. La première est liée au climat, à l’environnement… Il faut la rendre acceptable. La seconde relève du numérique. Il faut travailler différemment et saisir les opportunités qui se présentent, avec davantage d’accompagnement des entreprises et de formations adaptées à cet enjeu. La numérique est générateur de compétitivité et de progrès. Enfin, la dernière des transitions relève selon moi de la résilience des chaînes de valeur. À l’heure où les économies sont interconnectées, il faut disposer d’un environnement professionnel sécurisé, structurant tout ou partie de ses activités. C’est en partie le rôle des pouvoirs publics et des collectivités de garantir qu’il n’y a pas de rupture de services. Il faut avoir ces trois axes en tête. Le tourisme va par exemple être marqué par les deux premières transitions. »

Recherche et innovation. « Les freins doivent être levés dans ce domaine. Notre pays est formidable en termes d’innovation et de recherche et ce malgré la baisse du niveau scolaire. Mais nous devons faire mieux et pousser les jeunes à aller vers les métiers scientifiques, en particulier les jeunes filles. Notre recherche est encore organisée de façon trop étatisée, sans suffisamment d’ouverture des laboratoires vers le tissu économique. Plus largement, pour se préparer aux défis de demain, une entreprise doit examiner en profondeur sa chaîne de valeurs et la nature de ses sous-traitants et fournisseurs. Rien n’est prévisible quand on gère une entreprise, quelle que soit sa taille. »

Propos recueillis par David Danielzik / danielzik@lalettrem.net
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