Librairies : pas de surmortalité, mais une faible rentabilité, selon Matthieu de Montchalin
Rencontre avec Matthieu de Montchalin, président du syndicat national de la Librairie française et gérant de la librairie L'Armitière (Rouen), seule en lice pour la reprise de la librairie Sauramps (Montpellier et Alès, 131 salariés). Le dossier de reprise est présenté ce 27/1 lors d'un comité d'entreprise extraordinaire.
Comment se porte le secteur des libraires indépendants ?
Après une grosse année 2015, marquée par le retour de la croissance (+ 3 %), l’année 2016 est stable en librairie générale (hors collectivités). Les rayons qui marchent le mieux sont la jeunesse, poche et BD. Avec la réforme des écoles primaires et du collège, le secteur enregistre des achats importants de manuels scolaires, qui se font en partie auprès des librairies. Les 160 librairies indépendantes adhérentes de l’Observatoire de la librairie dégagent en 2016 un chiffre d’affaires de 200 millions d’euros, en progression d’1,1 %. La particularité du réseau français tient en sa densité et son importante part de marché (40 %), devant la Fnac (15 %) ou Amazon (15 %).
Observez-vous beaucoup de fermetures ?
Il n’y a pas de surmortalité. Certaines librairies ferment, d’autres ouvrent. Des dossiers de transmission, comme Sauramps à Montpellier, l’une des plus importantes librairies indépendantes de France, sont en cours. Quelques dizaines de librairies changent de main chaque année. Il existe environ 3.000 librairies indépendantes, auxquelles il faut ajouter 500 établissements de presse, papeterie et livres. Ce chiffre est stable depuis 15 ans. Alors qu’à côté, des chaînes ferment, comme Virgin ou Chapitre.
Quelle est la pyramide des âges ?
… La même que la société française. Beaucoup de librairies ont été créées au début des années 80, au moment de la loi Lang. Leurs gérants approchent de l’âge de la retraite. Des centaines de librairie vont changer de main dans les cinq années qui viennent. Ça ne nous inquiète pas outre mesure. Les projets de reprise tiennent la route. Des dispositifs ont été mis en place pour aider la transmission, comme l’Adelc (fondation créée par les éditeurs, prêtant à taux zéro aux libraires) ou le Centre national du livre, qui assure une prise de risque plus forte que les banques classiques. Les salariés peuvent parfois reprendre, comme par exemple au Havre (La Galerne) ou Ombres Blanches à Toulouse, qui devrait être repris par des cadres. Par ailleurs, les aides Ifcic (Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles) permettent de prêter directement de l’argent à des projets culturels, ou d’aider les banques à se contre-garantir. Les critères sont plus souples que ceux des banques stricto sensu. Ma librairie, L’Armitière (Rouen), a utilisé cet outil pour de la restructuration de trésorerie. Il peut aussi être utilisé pour financé des opérations de transmission, des travaux…
Où s'installent les nouvelles librairies ?
La librairie indépendante est consubstantielle du centre-ville, des rues commerçantes. Les points de vente sont difficiles à gérer dans les galeries commerciales ou les centres commerciaux, pour des questions de loyers. Même si la librairie n’y perd pas de clients, c’est plus dur en termes de rentabilité. Notre secteur est l’un des commerces les moins rentables de centre-ville, ce qui peut poser des problèmes de transmission. Nos trois forces commerciales sont aussi nos trois faiblesses financières : localisation au cœur des villes - où les loyers sont chers -, gestion de stocks importants avec de l’argent immobilisé, et des équipes spécialisées, plus nombreuses que dans une grande surface. La masse salariale s’élève à environ 20 % du chiffre d’affaires, pour des marges brutes qui sont à 30-33 % environ. Avec les loyers et les stocks, la rentabilité est faible, à environ 0,3 %. Une librairie-lambda atteint son point mort financier chaque 27 décembre, à 17h !
Comment réagir face à la concurrence d'Internet ?
Nous y répondons, avec leslibraires.fr et placedeslibraires.fr, qui regroupent les sites d’un millier de libraires. Ces plateformes mutualisées existent depuis 5 ans. Certes, elles n’ont pas la force de frappe d’Amazon, ni ses moyens logistiques ou sa force de frappe pour négocier avec La Poste, mais c’est un nouveau service offert à leurs clients.
Quels autres nouveaux services proposez-vous ?
L’utilisation des réseaux sociaux et du web permettent, par exemple, aux clients de réserver en ligne. Les libraires organisent des rencontres, participent à des festivals, des salons… L’événementiel, on en fait depuis toujours. Il se passe toujours quelque chose dans une librairie, comme la première Nuit de la Lecture organisée par le ministère de la Culture, le 14/1.
Quel est le rôle joué par les collectivités locales ?
Elles sont souvent nos premiers clients, entre bibliothèques et établissements scolaires, dont les achats sont régis par le code des marchés publics. Le gouvernement a pris en 2016 une mesure bénéfique, avec le relèvement du seuil à partir duquel un marché public doit être lancé (seuil qui est passé de 15.000 € à 90.000 €). Cette mesure favorise les circuits courts. Mais en même temps, nous observons une baisse des achats par collectivités, qui entrent dans une période de vaches maigres. Baisser les achats de livres dans les bibliothèques ou les mairies est un mauvais calcul. D’une part parce que les budgets en jeu sont minimes, d’autre part parce que la culture et l’ouverture d’esprit sont des valeurs importantes dans la société d’aujourd’hui.
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