Enquête sur les investissements chinois en Occitanie
Entre l’Occitanie et la Chine, les relations n’ont rien d’un long fleuve tranquille. Certes les Chinois ont investi des millions dans l’aéroport de Toulouse-Blagnac, l’école d’aviation Esma, un domaine viticole du Languedoc ou des PME locales, mais notre région n’a accueilli en moyenne que 5 % de leurs projets lancés en France ces douze dernières années.
« Changez de sujet d’article ! Des Chinois dans les vignobles d’Occitanie, il n’y en a quasiment pas. » Michel Veyrier, gérant-fondateur du réseau Vinea Transaction (Montpellier), n’y va pas par quatre chemins. « Il y a eu plus de 160 transactions menées par des Chinois dans le Bordelais, et seulement une dizaine en dehors, réparties entre la Vallée du Rhône, la Bourgogne, le Val de Loire… et le Languedoc. En Chinois, le bon vin, ça se dit "bordeaux" ! » ironise-t-il. De fait, le seul domaine viticole de notre région passé sous pavillon chinois est le Château La Bastide (lire encadré), situé à Escales, dans les Corbières audoises.
Les Chinois préfèrent Paris et nos voisins
Au global, les projets chinois en Occitanie sont rares : selon Business France, seuls 21 y ont été lancés depuis 2007, sur un total de 439 en France (soit moins de 5 % en moyenne). Pourtant, l’Occitanie sait attirer les capitaux étrangers, notamment allemands (16 % des projets d’outre-Rhin lancés en France en 2018 l’ont été ici) et américains (14 %). Les Chinois préfèrent en effet investir en Île-de-France (221 projets accueillis depuis 2007), en Auvergne-Rhône-Alpes (72) et, dans une moindre mesure, dans les Hauts-de-France (22). Et même si Cortus, une TPE héraultaise spécialisée dans la conception de microprocesseurs embarqués, a nommé comme vice-président le Chinois Gordon Yang Guo-dong, la probabilité que votre nouveau patron soit chinois est faible, puisque seuls 10 % des 5 705 emplois créés ou maintenus depuis 2015 en France grâce aux investissements chinois sont localisés en Occitanie.
Des investissements éclectiques
Néanmoins, « les Chinois investissent dans tous les secteurs d’activité en Occitanie, assure la Région. Il n’y a pas de secteurs dominants, les principales branches qui les intéressent sont l’aéronautique, la construction automobile, l’agroalimentaire, l’énergie et l’électronique ». Ils placent leurs billes de manière en effet très éclectique : en 2019, le géant des télécoms Huawei a ainsi créé une agence à Toulouse ; en 2018, le groupe chinois H&H a créé 20 emplois supplémentaires sur son site Biostime Pharma, spécialisé dans la poudre de lait infantile bio et situé à Labège ; Trina Solar, fabricant de panneaux solaires de la province de Jiangsu, a ouvert un bureau à Toulouse. En 2017, un consortium formé par les fournisseurs chinois du groupe Mouchet-Bury, plus connu sous sa marque Bleu Cerise (réseau de distribution de bagages et d'articles de maroquinerie - 30), a acquis 35 % du capital du groupe. Par ailleurs, le consortium chinois mené par le groupe China Tianying, dont le siège ultra-moderne est situé à Nantong, à 200 km au nord de Shanghai, et qui conçoit et exploite des centres de traitement des déchets, a installé le siège de la filiale française d’Urbaser à Montpellier. La société CEFC China Energy a quant à elle acquis fin 2015 51 % du capital du pétrolier régional Dyneff (34). Voilà pour les « petits » investissements opérés par des ressortissants de l’Empire du Milieu en Occitanie.
Un patron chinois disparaît, un autre meurt lors d’un selfie…
Du côté des « gros » projets, l’affaire se complique parfois. Les exemples d’aventures sino-occitanes ayant tourné au vinaigre sont légion. À commencer par l'expérience de Casil Europe à l'aéroport Toulouse-Blagnac. Quatre ans après avoir obtenu 49,99 % des actions de la plateforme, moyennant 308 M€, et la promesse de récupérer plus tard les 10,01 % encore détenus par l'Etat, la direction de la holding créée par le groupe d'État Shandong High Speed Group et le fonds d'investissement hongkongais Friedmann Pacific Asset Management a décidé de plier bagage de manière tout à fait prématurée en vendant ses parts, rachetées par Eiffage en décembre dernier. Il faut dire que tout s’est mal goupillé : le patron de Casil, Mike Poon, a ainsi « disparu » pendant plusieurs semaines en mai 2015, quelques mois seulement après avoir remporté l'appel d'offres de l'aéroport toulousain, étant visé par une enquête de corruption en Chine. S'il n'est pas rare qu'à Pékin ou Shenzhen de grands patrons soient priés par les autorités de faire profil bas quelques semaines, en France, c’était du jamais vu. En juin de la même année, Mediapart révèle aussi que Casil Europe n'a que 10 k€ de capital et que son siège social, place de la Madeleine à Paris, est fictif. S’ensuivent quatre années de polémiques incessantes et d’affrontements musclés, Casil étant notamment accusé de ne pas avoir tenu ses promesses d’investissements et d’avoir pillé les réserves financières de l’aéroport. Alors même qu’in fine, « la gestion à la sauce chinoise a donné de bons résultats », dixit le journal Les Échos, chiffres à l’appui. Bernard Keller, vice-président de Toulouse Métropole (l’un des actionnaires minoritaires publics à 5 %), tient à préciser à La Lettre M que « oui, avec les Chinois de Casil, c’est compliqué. Mais pour autant, cela se passe parfois très bien avec des investisseurs chinois sur d’autres dossiers. L’exemple de Blagnac n’est pas représentatif. Et le vrai problème, ce ne sont pas les Chinois, c’est la décision de déléguer à des investisseurs autres que Français, ou même Européens, la gestion d’un outil de souveraineté nationale ». Un autre entrepreneur de la région peut d'ailleurs témoigner d’une expérience réussie : Bertin Nahum, fondateur et PDG de Quantum Surgical, une entreprise montpelliéraine spécialisée en robotique médicale, qui a créé une joint-venture avec l’entreprise chinoise LifeTech Scientific. « Nos relations sont excellentes, comme je n’en ai jamais eues avec un investisseur français, assure-t-il. Il amène bien plus que de l’argent : des conseils, une vision stratégique, des contacts ».
Le cas Esma
Reste que d'autres exemples d'échec viennent à l’esprit : celui de l’usine chinoise Uniconcept à Gaillac (81), où les machines de production ne sont jamais arrivées, laissant sur le carreau des dizaines d’employés ; ou encore le rachat en 2013 de la prestigieuse École supérieure des métiers de l'aéronautique (Esma), basée à Mauguio (34), par le conglomérat chinois HNA, dont le PDG et fondateur, Wang Jian, est décédé l’été dernier dans le Vaucluse après une chute alors qu’il prenait un selfie. Surendettée (84 Md€ de dettes en 2018), l’entreprise a dû céder ses actifs tous azimuts, sous la pression de l’État chinois. Là encore, rien d’inhabituel au pays de Xi Jinping, où le Parti communiste garde la main sur les entreprises. Résultat : l’Esma a été placée en juillet dernier en redressement judiciaire et en octobre, le tribunal de commerce de Montpellier a accepté l'offre de reprise déposée par le Britannique Airways Aviation. Au passage, HNA est soupçonné d’avoir vendu à perte des formations de pilotes pour sa propre compagnie aérienne, Hainan Airlines, et d’avoir concentré sa stratégie sur les étudiants chinois. Bref, d’avoir négligé les intérêts de l’Occitanie au profit de ceux de ses compatriotes.
Jinjiang Sam en redressement judiciaire
Plus récemment, un autre investisseur chinois s’est illustré par ses déboires. Le groupe Jinjiang, numéro 3 de l'aluminium en Chine, a repris en 2017 la fonderie aveyronnaise Sam Technologies (rebaptisée Jinjiang Sam) à Viviez, et ses 412 employés. Las, le 10 décembre dernier, le tribunal de commerce de Toulouse l’a placée en redressement judiciaire. Pour Carole Delga, présidente de la Région, « cette décision vient malheureusement confirmer nos craintes : le repreneur n'a pas tenu ses engagements ! ». Jinjiang avait notamment promis d’investir 18,5 M€ dans ce fleuron industriel du bassin de Decazeville. L’entreprise reste néanmoins présente en Occitanie, ayant aussi repris en juillet 2017 l’usine ariégeoise Sabart Aéro Tech spécialisée dans la production de billettes en aluminium. En espérant que cette fois, elle fasse mentir Alain Peyrefitte, auteur du célèbre essai Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera …











