Christian Gollier (TSE) : « Confronter l’individu à ses responsabilités pour construire des politiques climatiques cohérentes »
Christian Gollier, actuel directeur de Toulouse School of Economics (TSE) – il cédera sa place à l'automne à Victoria Barham –, publie chez Puf un ouvrage intitulé Économie de l'(in)action climatique. Un essai consacré aux « impossibles et pourtant nécessaires transformations de nos démocraties libérales pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ». Dans un entretien exclusif accordé à La Lettre M, l’économiste - coauteur des 4e et 5e rapports du Giec – livre sa vision et ses solutions.
Dans votre ouvrage, vous parlez d’inaction climatique et de blacklash écologique. Le constat est amer…
Nous connaissons tous les enjeux du changement climatique depuis des décennies et, malheureusement, les politiques n’ont pas agi comme ils l’auraient dû. Pourquoi ? Car il existe un déni de chaque citoyen qui n’est pas prêt à élire des politiques mettant en œuvre les actions nécessaires, parce qu’elles impliquent des sacrifices. Au fond, la responsabilité individuelle est au cœur du sujet. Seuls les électeurs du présent votent ; les générations futures se taisent, donc les politiciens ne sont pas vraiment incités à intégrer les problématiques de long terme dans leurs décisions.
Quel est le coût de cette « inaction écologique » que vous dénoncez ?
Nous estimons aujourd’hui qu’émettre une tonne de CO2 engendre un flux de dommages d’environ 250 euros. De la sorte, chaque Français est responsable chaque année, du fait de ses activités carbonées, d’un dommage de 2 500 euros. Voilà le coût de l’inaction écologique. Mais le problème, c’est que l’action demande des sacrifices et - elle aussi - des coûts : il faut baisser de quelques degrés son thermostat en hiver, privilégier le vélo et les transports en commun, mais aussi investir dans une voiture électrique plus coûteuse qu’un véhicule thermique…
La décroissance, de votre point de vue, n’est pas une solution…
Ce que je dis, c’est qu’avec les technologies dont nous disposons aujourd’hui, atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés en termes d’émissions n’est possible qu’en faisant preuve de davantage de sobriété. Mais peut-être que dans cinq, dix ou quinze ans, des solutions technologiques auront été trouvées, notamment en termes de stockage de l’énergie, nous permettant de décarboner à faibles coûts. La décroissance, cela signifie accepter une réduction de son pouvoir d’achat. Qui y serait favorable ? Il n’y aura pas de majorité politique pour cela.
De même, vous tirez à boulets rouges sur le techno-solutionnisme. Pour quelle raison ?
Je reconnais, je l’ai dit, qu’il y a des incertitudes quant aux travaux technologiques. Si les techno-solutionnistes me gênent, c’est parce qu’ils font l’hypothèse que nous n’avons pas besoin de faire beaucoup d’efforts aujourd’hui, parce que demain, les technologies « vertes » et pas chères seront disponibles pour transiter sans coût. C’est un pari faustien que je trouve épouvantable, car il consiste finalement à jouer le destin de l’humanité sur un coup de dés. Or, une fois de plus, nous sommes dans l’incertitude. Il convient donc d’avoir une approche précautionneuse. Nous avons plutôt intérêt à faire davantage d’efforts que si nous avions des certitudes. De ce point de vue, l’incertitude peut constituer un levier d’action.
La transition écologique doit être pensée selon vous comme « un sujet scientifique de réforme de notre société démocratique et libérale ». De fait, vous luttez contre l’idée que la transition écologique serait impossible à mettre en œuvre sans changer le modèle capitaliste…
En effet, certaines personnes estiment que le changement climatique est la démonstration de la faillite du capitalisme. La réalité est la suivante : nous vivons dans une démocratie libérale, une économie de marché régulée par un système démocratique. Et dans le système qui est le nôtre, nous observons une double défaillance. D’une part, notre démocratie est court-termisme ; nous sommes dans la dictature du présent. Et d’autre part, depuis des décennies, les marchés sont incapables d’inciter les acteurs économiques, les consommateurs comme les producteurs, à intégrer les externalités telles que les pollutions. Nous n'avons pas vraiment de réflexion sur les leviers permettant de résoudre cette double défaillance. Les gens qui disent : « Il faut abattre le capitalisme »… mais pour faire quoi ? Est-ce que nous allons rentrer dans une dictature « verte » ? Ce serait encore pire…
Quelles sont les actions à mener, selon vous, pour réussir la transition climatique ?
Il faut que le politique mette en place un mécanisme de régulation des marchés, de façon à modifier l’architecture de notre démocratie libérale, afin que le système du vivre-ensemble puisse nous permettre d’affronter le défi du changement climatique. Concrètement, fixer un prix du carbone qui est égal aux dommages, cela signifie obliger chacun à intégrer les dommages dans leurs prises de décisions, sur le principe du pollueur-payeur. C’est un système incitatif permettant d’aligner la myriade d’intérêts particuliers sur l’intérêt général. Un mécanisme transparent et juste. Les Gilets jaunes, ce n’était pas tant la taxe carbone qu'ils ne voulaient pas, mais les sacrifices que cela signifie. Or, atteindre les objectifs de décarbonation coûte de l’argent. Et la facture, ce sont toujours les citoyens qui vont la payer. Pour y arriver, il faudra faire des efforts. Il n’y a pas de trésor caché, et les alternatives à la taxe carbone – comme la Zone à faibles émissions (ZFE), par exemple – sont encore plus sacrificielles. Un autre instrument est celui du marché des permis d’émissions qui existe à l’échelle européenne. Mais, tout comme avec la taxe carbone, nous sommes encore très loin des 250 euros par tonne de CO2. À mon sens, nous arrivons à la fin d’un cycle. Il y a un vrai problème de pédagogie. Il faut revenir au point de départ en tentant d’éliminer le déni, afin de relancer le processus de motivation. Chacun a une responsabilité individuelle dans le changement climatique. Ce sera un travail de longue haleine, mais nous sommes obligés d'en passer par là. Il faut confronter l’individu à ses responsabilités pour construire des politiques climatiques cohérentes.











