Christian Carle (French Tech Toulouse) : « Les entreprises doivent faire face à des bouleversements tous les trois à six mois »
« Aujourd'hui, les entreprises doivent apprendre à naviguer dans une incertitude devenue permanente ». Vice-président de la French Tech Toulouse et dirigeant de l’entreprise deeptech Pole Star, Christian Carle analyse les mutations qui bousculent l’écosystème des start-up. À l’occasion du Summer Tech Day, rendez-vous annuel qui réunira plus de 500 participants le 30 juin à La Cité à Toulouse, il revient pour La Lettre M sur les enjeux liés à l’IA, aux difficultés de financement, à l’attractivité de Toulouse face à Paris et à l’internationalisation des jeunes pousses.
Cette nouvelle édition du Summer French Day est placée sous le signe de « l'incertitude ». Quelle est aujourd'hui la principale source d'incertitude pour les start-up ?
L'incertitude est omniprésente pour les entrepreneurs. Elle est alimentée par un contexte géopolitique instable, les tensions commerciales internationales, les conséquences des conflits au Moyen-Orient ou encore les effets de l'inflation. Ce qui a surtout changé, c'est le rythme. Avant, les crises survenaient tous les trois ou quatre ans. Désormais, les entreprises doivent faire face à des bouleversements tous les trois à six mois. Depuis la crise du Covid, les prévisions sont régulièrement remises en cause par des événements imprévus. Cette situation rend beaucoup plus difficile la construction de scénarios fiables, qu'il s'agisse de gérer sa trésorerie, de dialoguer avec ses banques, de convaincre ses clients ou de piloter son développement. Toutes les fonctions de l'entreprise sont concernées.
Comment les start-up peuvent-elles rester compétitives malgré des ressources souvent limitées ?
L'innovation doit rester au cœur de la stratégie de toutes les entreprises, quelle que soit leur taille. Les nouvelles technologies, et en particulier l’IA, peuvent susciter des craintes, mais elles constituent avant tout des outils extrêmement puissants. Les entreprises qui ne s'en empareront pas pour améliorer leur gestion, développer leurs produits ou renforcer leur prospection risquent d'être très vite dépassées. Le sujet n'est plus de savoir s'il faut adopter ces technologies, mais comment les utiliser efficacement. À Toulouse, la présence de grands groupes facilite l'appropriation de ces innovations. Mais pour les entreprises plus éloignées de l'univers technologique, le défi est souvent davantage lié à la compréhension et à l'acculturation. Beaucoup s'interrogent encore sur les conséquences de l'IA sur l'emploi ou sur leur activité. C'est précisément l'objectif du Summer Tech Day : apporter des éclairages concrets grâce aux témoignages d'entreprises, d'experts, d'économistes ou encore de représentants de la Banque de France. Aujourd'hui, le triptyque IA, cybersécurité et technologies quantiques est devenu incontournable pour assurer la pérennité et la compétitivité des entreprises.
Les levées de fonds ralentissent et les investisseurs se montrent plus sélectifs. Comment les start-up doivent-elles adapter leur stratégie de financement ?
Nous constatons en effet une évolution profonde du marché. Il n'y a pas forcément moins d'argent disponible, mais les financements se concentrent davantage sur un nombre limité d'opérations, souvent dans l'IA, avec des valorisations parfois stratosphériques. À l'inverse, les start-up plus jeunes ou positionnées sur des secteurs moins « hype » peinent davantage à attirer les investisseurs. Nous observons aussi un déficit de fonds français et européens capables d'accompagner le développement des technologies d'avenir à grande échelle. Cela laisse davantage de place aux investisseurs américains ou chinois, ce qui doit nous rendre vigilants. Aussi, pour les entreprises régionales, le fait de ne pas être à Paris reste encore un handicap. Malgré la dynamique portée par la French Tech, les principaux fonds d'investissement sont concentrés dans la capitale. Notre rôle est donc d'aider les entrepreneurs à mieux structurer leur discours et à faire connaître la richesse de l'écosystème toulousain. Enfin, la levée de fonds n'est plus l'unique option. Les stratégies combinant fonds propres et dette se développent. Ce n'est pas le même exercice que de convaincre un investisseur, mais cette complémentarité devient une piste de financement de plus en plus importante pour accompagner la croissance des entreprises.
L'internationalisation reste une étape complexe pour de nombreuses start-up. Quelles sont les conditions d'une expansion réussie à l'export ?
La première condition est d'avoir déjà démontré son succès sur son marché d'origine. Une entreprise qui souhaite se développer à l'international doit pouvoir s'appuyer sur des références solides, des clients satisfaits et des résultats concrets. Ensuite, il ne faut jamais considérer qu'un succès en France se reproduira automatiquement ailleurs. Chaque marché possède ses spécificités, ses usages et ses attentes. Cela implique souvent d'adapter son offre, ses produits ou son modèle économique, ce qui représente un investissement important. Enfin, l'exportation repose largement sur la relation humaine. Dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, en Chine ou en Inde, il est très difficile de construire une activité durable sans présence locale. Les partenaires et les clients souhaitent rencontrer les décideurs et établir une relation de confiance sur le long terme. L'international est souvent un passage obligé pour les entreprises technologiques, car le marché français reste relativement limité et le marché européen très fragmenté. Mais il faut être conscient que l'export coûte cher avant de devenir rentable. C'est un investissement stratégique qui doit être préparé et financé.











