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Industrie
| 31/03/2026

Sandrine Jullien-Rouquié (Ludilabel) : « Devenir un acteur incontournable des produits personnalisés »

© Ludilabel / Cécile Humenny

Créée en 2011 à Toulouse, Ludilabel se revendique comme le leader européen des étiquettes autocollantes pour vêtements. Avec 3 M€ de chiffre d’affaires en 2025 et le développement de ses gammes B to C et B to B, la PME de 15 salariés se distingue par son innovation et sa capacité à se diversifier. À sa tête, Sandrine Jullien-Rouquié, ancienne présidente de la French Tech Toulouse, qui a débuté sa carrière dans le cinéma. Dans un entretien exclusif à La Lettre M, elle revient sur son parcours atypique et sur les ambitions qui façonnent l’avenir de son entreprise.

Avant de créer Ludilabel, vous avez commencé votre carrière comme assistante production manager dans le cinéma…
Ma vie a été une succession d’opportunités que j’ai su saisir. J’ai un master en communication, et par hasard, mon premier stage s’est déroulé dans la production cinématographique. J’ai finalement travaillé plus de dix ans dans le cinéma et eu la chance de suivre des réalisateurs français de renom comme Claude Chabrol, Claude Miller et Laurent Tirard. Le cinéma, c’est comme l’entrepreneuriat, c’est un métier passion. Ce qui m’a le plus servi, c’est de comprendre l’importance de l’équipe : un film est une œuvre collective, et chaque personne est indispensable pour mener à bien le tournage. C’est exactement ce que j’ai conservé dans ma façon de gérer mon équipe aujourd’hui. On ne peut grandir que tous ensemble, et moi, j’ai le rôle de chef d’orchestre, qui embarque tout le monde.

Qu’est-ce qui vous a conduite à passer du cinéma à l’univers des étiquettes ?
Pourquoi quitter un univers que j’adorais pour celui, beaucoup plus inattendu, des étiquettes (rires) ? À la naissance de mon premier enfant, j’ai ressenti le besoin de concilier vie professionnelle et vie familiale, ce qui n’était pas possible dans le cinéma, où l’on travaille six jours sur sept. J’ai vite compris qu’il me fallait trouver un autre emploi. Je n’avais jamais travaillé dans une entreprise classique ; je changeais de bureau à chaque fois qu’on changeait de décor. Il me fallait donc un projet atypique, qui me permette de garder mon indépendance. L’idée de créer mon propre emploi s’est alors imposée. Le e-commerce est rapidement apparu comme une solution facile à tester, mais il restait à trouver le bon concept.

Comment vous est venue l’idée de ces étiquettes ?
L’idée m’est venue le jour où ma fille est entrée à la crèche et que l’on m’a demandé de noter son prénom sur tous ses vêtements. Je ne savais pas coudre et j’ai tout de suite pensé qu’il y avait quelque chose à creuser. À l’époque, l’offre se limitait aux étiquettes à coudre ou à thermocoller. Pour pénétrer rapidement ce marché de niche, il fallait inventer un produit réellement innovant. J’ai imaginé une étiquette qui se pose en deux secondes, sans fer à repasser ni boîte à couture. Cela m’a pris un an pour sourcer la matière idéale. Les fournisseurs me répétaient : « Des autocollants qui tiennent sur les avions, on sait faire, mais sur des vêtements lavés en machine, non ! » J’ai multiplié les tests en machine et en sèche-linge jusqu’à trouver la colle qui respectait les normes et j’ai lancé mon entreprise en 2011. Ludilabel est devenu le pionnier européen de cette innovation d’usage, appelée le « Ludistick », un nom devenu générique à l’échelle européenne. C’est assez amusant quand on sait que tout est parti d’un petit besoin personnel.

Comment passe-t-on de l’idée à l’entreprise sans expérience ?
Je n’ai pas été accompagnée et je ne connaissais rien au monde de l’entrepreneuriat. J’ai simplement réalisé un stage de cinq jours en comptabilité. J’ai monté mon entreprise seule, dans mon coin. Certains appellent ça de l’audace, d’autres de l’inconscience ! C’est le point commun de tous les fondateurs de start-up : ne pas se poser de questions et ne pas se mettre de barrières. Le secret de la réussite a été de partir d’un besoin concret et de foncer. Le e-commerce a grandement facilité les choses, d’autant plus que nous expédions nos produits sous enveloppe, ce qui réduit les frais de livraison. Les obstacles classiques sont apparus plus tard : le succès attire les concurrents, mais nous avons toujours tenu à rester sur des produits de qualité, fabriqués localement.

Justement, en quoi votre approche se distingue-t-elle de celle des autres acteurs de l’étiquetage ?
Nous sommes très proches de nos clients et cela garantit la qualité. Nous avons créé tout le process de A à Z et automatisé la production pour fabriquer et expédier rapidement depuis notre atelier toulousain. J’ai également conservé du cinéma l’idée de travailler avec des licences : d’abord avec Disney en 2016, puis Marvel, Les As de la Jungle du studio toulousain TAT Productions, Violette Mirgue des éditions Privat, ainsi que La Pat’ Patrouille. Ces licences nous donnent une longueur d’avance et représentent un quart de notre chiffre d’affaires mais nous avons aussi nos propres illustrations afin de ne pas dépendre uniquement d’elles. La relation client est également essentielle. De nombreux e-commerces délocalisent le service clients en Asie ou à Madagascar mais pour nous, il est primordial qu’il soit local. Dans nos bureaux, nous avons un responsable service clients par pays pour comprendre les besoins et les cultures locales. Nous échangeons régulièrement avec notre communauté avant de lancer un produit. Cette proximité a permis de créer un climat de confiance et de fidéliser nos clients.

En 2025, vous avez diversifié votre offre vers les entreprises, les clubs sportifs et le secteur culturel. Pourquoi ce choix ?
Quinze ans après notre lancement, nous ressentions le besoin de relever de nouveaux challenges. Notre activité étant saisonnière – 70 % du chiffre d’affaires se réalise l’été, pour les colonies de vacances et la rentrée scolaire –, nous voulions trouver un moyen d’utiliser nos machines à pleine capacité le reste de l’année. Comme nous avions acquis un savoir-faire dans le B to C, nous avons décidé de le mettre au service du B to B. Avant 2025, nous avions déjà répondu à des commandes d’entreprise, mais sans offre structurée dans notre catalogue. Pour préparer cette diversification, j’ai suivi une certification en stratégie d’entreprise à HEC pendant six mois afin de formaliser les axes de développement et de sécuriser l’avenir. Le B to B implique des volumes plus importants et un temps de co-construction plus long car le design et les ajustements nécessitent des échanges réguliers avec le client. Nous cocréons avec eux, ce qui rend la relation plus riche et très stimulante.

Quelles marques avez-vous développées pour ce marché ?
Nous avons créé deux marques : Anova Sports, destinée aux clubs et aux événements sportifs, et LudiCorp, pour les entreprises et le secteur culturel. Avec le Musée des Augustins à Toulouse, nous avons par exemple imaginé une gamme de tote bags, porte-clés et sacs à dos pour leur nouvelle boutique. D’autres entreprises comme le Min de Toulouse ou la Maison de la Violette nous ont aussi confié des projets de personnalisation. Grâce à nos produits Ludilabel, Anova Sports et LudiCorp, fabriqués dans notre atelier de 1 000 m² dans le quartier Borderouge, nous voulons ­ devenir un acteur incontournable des produits personnalisés, en garantissant qualité, rapidité et petites ou moyennes séries. Nous disposons d’une trentaine de machines, notamment pour la gravure laser, l’impression d’étiquettes et de textile ainsi que d’une nouvelle machine de broderie acquise en janvier 2025 pour les bavoirs, les sweats et les casquettes.

Quels sont vos projets à venir avec les entreprises et le monde culturel ?
Comme rien n’est finalisé, je préfère ne pas en parler pour le moment car je suis plutôt superstitieuse (rires) ! Ce que je peux vous dire, c’est que nous allons continuer à collaborer avec les acteurs culturels toulousains et les entreprises du territoire. Cela fonctionne bien car les gens ont à cœur de travailler localement. Offrir des produits attractifs, de qualité et livrés rapidement est très apprécié. Sur le long terme, l’idée serait de déployer ces offres à l’échelle européenne.

Comment Ludilabel a-t-elle évolué depuis sa création ?
Grâce au Ludistick, nous avons connu une hypercroissance lors des premières années, avec un chiffre d’affaires multiplié par deux chaque année pendant six ans, suivie d’une croissance à deux chiffres. Depuis deux ans, nous sommes en phase de consolidation et d’optimisation. Aujourd’hui, l’entreprise compte quinze salariés permanents mais l’équipe double l’été avec les saisonniers. En 2025, Ludilabel a réalisé 3 M€ de chiffre d’affaires, et nous prévoyons une croissance de 15 % cette année grâce à la diversification. À horizon 2031, nous visons une augmentation de 10 % grâce à l’élargissement de nos gammes, notamment B to C avec des gobelets, des sacs pour la maternelle, des bavoirs et des sacs isothermes tout en poursuivant le développement d’Anova Sports et de LudiCorp.

Quelle est la part de l’international dans votre activité ?
L’international représente 30 % de notre chiffre d’affaires, avec l’Italie comme deuxième marché après la France, suivie de l’Espagne, de la Belgique, du Portugal et de la Suisse. L’enjeu est de consolider notre présence en Europe et sur les marchés internationaux tout en garantissant des délais de livraison courts. Au total, nous expédions et recevons des commandes depuis 120 pays, pour plus de 21 millions d’étiquettes chaque année. Pour donner un ordre de grandeur, lors des premières années, nous traitions une vingtaine de commandes par jour ; aujourd’hui, en pleine saison estivale, nous passons à 3 000 commandes quotidiennes. Un sacré écart, mais cela illustre bien la croissance et la structuration de l’entreprise.

Est-il facile de recruter dans ce secteur ?
Cela dépend du poste. Pour le graphisme, c’est assez facile : nous recevons beaucoup de candidatures. Pour les développeurs web, c’est plus compliqué car nous recherchons des profils seniors. Ce que je constate, c’est que Toulouse attire. C’est une ville où il fait bon vivre, et ce n’est pas seulement le Lonely ­ Planet qui le dit ! Chez Ludilabel, nous comptons beaucoup d’anciens Parisiens venus s’installer ici pour la qualité de vie.

En tant qu’ancienne présidente de la French Tech Toulouse, comment décririez-vous l’écosystème start-up toulousain ?
Nous avons la chance de bénéficier d’un terreau très fertile pour entreprendre et innover, porté par les grands groupes aéronautiques et spatiaux, mais aussi par des secteurs comme la santé et l’agriculture. Des entreprises comme Kinéis, Infinite Orbits ou Look Up Space montrent que le spatial est particulièrement dynamique ici. Au-delà des secteurs, notre force réside dans la capacité des acteurs à collaborer : la French Tech Toulouse centralise et oriente les différents acteurs économiques pour soutenir les jeunes entrepreneurs. Aujourd’hui, la situation économique est plus difficile, notamment pour les nouvelles start-up, mais les entreprises déjà en activité continuent à trouver des financements. Il faut de la patience, comme dans la vie économique en général. L’écosystème toulousain reste néanmoins résilient et incontournable en France. « Le roseau plie mais ne rompt pas » : c’est ainsi que nous avons appris à fonctionner.

Propos recueillis par Laurie Correia / correia@lalettrem.net
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