Fil infos

Région Occitanie
|
Numérique
| 3/07/2026

Luc Julia : « Le plus grand risque de l’IA, c’est de l’ignorer »

© Véronique Coll

Président de la cérémonie des Masters Occitanie Ouest de La Lettre M organisée le 2 juillet aux Espaces Vanel, à Toulouse, Luc Julia, co-créateur de l’assistant intelligent Siri et pionnier des intelligences artificielles, a évoqué les grands enjeux et les défis liés à l’essor de ces nouvelles technologies. Morceaux choisis.

Innovation, IA, souveraineté numérique… Devant plus de 200 décideurs du territoire venus assister à la cérémonie 2026 des Masters Occitanie Ouest de La Lettre M, Luc Julia a tout d’abord rappelé la genèse de l’intelligence artificielle et sa montée en puissance : « L’IA n’a pas commencé en 2022 comme on peut le croire, mais officiellement en 1956 et certainement bien avant. Comme toutes les générations d’IA ayant émergées depuis 70 ans, essentiellement aux États-Unis, on surestime leurs capacités réelles et l’on s’aperçoit que ses applications sont plus compliquées que nous pouvons le penserNous sommes aujourd'hui plongés dans un discours marketing qui rend cette technologie magique. Or, elle n’est pas magique, mais elle peut par contre être fantastique si l’on s’en sert bien. Le prompt permet en effet à tous de l’utiliser. C’est à la fois un plus et un moins car on peut réaliser n’importe quoi avec elle. Elle est donc un outil potentiellement extraordinaire à condition de s’en servir correctement. »  De faitl’auteur de l'ouvrage L’intelligence artificielle n’existe pas plaide pour une approche pragmatique de cette technologie. « Pour créer grâce à l’IA, il faut lui impulser de la créativité, résume le natif de la Ville rose. Sans apport de données, elle est inerte et ne produit rien. Avec elle, le risque est de devenir stupide si on lui fait confiance aveuglément sans être un spécialiste de ce que l'on lui demande. »

L’éducation à l’IA primordiale
Pour un usage raisonné et éclairé de l’IA, Luc Julia souligne l’importance de l’éducation et de la formation à ses outils : « Quand j’entends dire par certains responsables politiques qu’il ne faut pas s’éduquer parce que l’IA le fera à notre place, je considère que c’est une bêtise. Il faut au contraire créer un partenariat direct avec elle. Il faut la critiquer et la remettre en cause en permanence. Nous commençons à comprendre comment elle fonctionne. Mais il ne faut pas oublier qu'elle est foncièrement stupide. Il faut pouvoir la critiquer et la remettre en causeC’est dans ces conditions qu’elle peut se révéler fantastique. » Ancien directeur scientifique du Groupe Renault, mais aussi directeur technique et senior vice-président pour l'innovation chez Samsung Electronics, le président des Masters Occitanie Ouest a par ailleurs évoqué les usages possibles de l’IA. « Le plus grand risque consiste à l’ignorer, explique-t-il d’emblée. Concernant ses apports potentiels, il faut rester modeste. Les cas d’usage sont encore limités, même si l’IA peut réaliser certaines tâches mieux que nous. Plus largement, malgré les investissements massifs engagés dans cette technologie, aucune preuve de concept n’a encore été valorisée à la hauteur de ces financements. Les IA sont encore balbutiantes. Concrètement, nous allons comprendre leur fonctionnement de mieux en mieux, ce qui va permettre de les spécialiser en trouvant quelques cas d’usage efficientsL’essentiel est d’utiliser des données de confiance. Et il faut avoir le courage d’échouer et d’arrêter si l’on est dans l’erreurIl n’y a pas de recette miracle. N'oublions pas que l’IA n’innove pas et ne crée pas. » 
Autre aspect de l’IA abordé par Luc Julia : la dépendance économique française et européenne à ces technologies à l’heure où les modèles les plus puissants sont américains et chinois. « Regardons les choses en face : dans ce domaine, la souveraineté n’existe pas en Europe, relève-t-il. Pour y parvenir, il faut avant tout des décisions politiques. Être souverain, c’est décider de se doter de nos propres technologies à tous les niveaux du millefeuille technologique : le hardware (puces…), le middleware (cloud, date center…) et le software (data et algorithmes). En réalité, nous sommes technologiquement dépassés dans ces deux premiers niveaux en étant les meilleurs en matière de software, ce qui ne suffit plus. Au-delà, nous devons décider quelles données intégrer aux outils d’IA en privilégiant celles en qui nous avons confiance. Je veux donc une IA qui réponde avec des données françaises ! Il faut biaiser alors que les États-Unis innovent, que la Chine copie et que l’Europe régule. » 

Investir massivement
Reconnu comme l’un des 100 développeurs français les plus influents dans le monde numérique et détenteur de dizaines de brevets, Luc Julia milite également pour des investissements massifs dans l’IA pour combler le retard avec la concurrence américaine et chinoise. « La première décision à prendre pour que la France reste dans la course est de mobiliser des fonds, prévient-il. Les quelques 6 500 Md€ détenus dans les Livrets A peuvent constituer une solution. Il faut les utiliser en sachant que la prise de risque est nécessaire. Cela fait partie du jeu, même si innover ne génère pas toujours des résultats. » Autre écueil, selon lui, la régulation réglementaire : « Il faut arrêter de légiférer a priori comme c’est le cas dans notre pays. Cela coupe les ailes de l’innovation en bridant les projets. » Enfin, concernant l’impact de l’IA sur l’emploi et de possibles destructions de postes, Luc Julia se veut résolument optimiste : « Plus que les métiers, ce sont certaines tâches qui sont appelées à disparaître avec sa généralisation. Dans le même temps, beaucoup de nouvelles tâches sont créées, ce qui fait progresser l’économie. Au début d’internet, certains avaient prédit la perte de 30 millions d’emplois dans le monde. Or, alors que l’on évoque les mêmes conséquences avec l’IA, cela ne s’est jamais produit. L’essentiel est de s’adapter à l’utilisation de ces nouveaux outils. Je conseille donc aux étudiants de ne pas apprendre l’IA en tant que tel, mais d’apprendre à s’en servir, en développant un sens critique dans son utilisation et en spécialisant ses usages. En cas d’échec, on apprend et on devient meilleur. C’est encore une différence culturelle entre les États-Unis et la France. »

David Danielzik / danielzik@lalettrem.net
Bloc Abonnement

La Lettre M sur votre bureau chaque mois, la newsletter quotidienne à 18h, toute l'actualité en temps réel sur lalettrem.fr, les magazines thématiques, le guide « Les Leaders, ceux qui font l’Occitanie », la référence des décideurs d'Occitanie