L’intelligence émotionnelle : une soft skill stratégique dans un monde incertain
Depuis la constitution des premières guildes au Moyen-âge, la compétence professionnelle a été associée aux hard skills, c’est-à-dire l’expertise technique. Face à l’incertitude et à la généralisation de l’usage de l’IA, les compétences émotionnelles apparaissent désormais comme un facteur déterminant de réussite individuelle et collective. Le point avec Julien Granata, professeur à MBS School of Business.
L’IE (intelligence émotionnelle) désigne la capacité à identifier, comprendre et mobiliser les émotions, qu’elles soient personnelles ou exprimées par autrui. Ces compétences relationnelles relèvent des soft skills et ne sont pas figées. Elles évoluent au fil des expériences, des apprentissages et des environnements sociaux. Loin de constituer un simple trait de personnalité, l’IE influence positivement la coopération et la prise de décision. Dans un monde en polycrise, les managers sont attendus sur leur capacité à créer du sens, à maintenir la cohésion des équipes et à soutenir l’engagement malgré l’incertitude. Leur légitimité repose de moins en moins sur leur seule expertise métier, dont l’IA vient bouleverser les fondements, mais davantage sur leur aptitude à écouter, à communiquer et à accompagner les collaborateurs dans les périodes de transition. La crise sanitaire a renforcé cette tendance. Elle a rappelé que les dimensions humaines du management constituent un levier essentiel de résilience organisationnelle et donc d’adaptation. La généralisation du télétravail post-Covid a mis en évidence un paradoxe : plus les collaborateurs sont éloignés physiquement, plus ils ont besoin de proximité relationnelle. C’est sur les managers que repose le maintien du lien malgré le distanciel. La qualité du lien managérial devient alors un facteur central de confiance, de motivation et de coopération.
La bonne nouvelle est que les compétences émotionnelles peuvent être développées. Les dispositifs de formation s’appuient aujourd’hui sur de nombreux outils pour favoriser cette progression. Alors que les inventaires de personnalité permettent une meilleure connaissance de ses émotions, les exercices de réflexion sur soi ou les mises en situation facilitent la nécessaire prise de conscience de l’importance de l’IE. Le développement du quotient émotionnel passe également par l’apprentissage de techniques simples permettant de gérer les situations de stress : stratégie d’entrée en relation, exercices de respiration ou encore techniques de communication aident à mieux gérer des relations parfois conflictuelles. À cela s’ajoutent les compétences relationnelles telles que l’écoute active, la médiation ou la prévention des conflits. Ces aptitudes devraient aujourd’hui figurer en tête des compétences attendues des responsables d’équipe, bien avant même les fameuses mad skills.
Toutefois, un défi supplémentaire apparaît avec la généralisation des technologies numériques. Les interactions sociales sont régulièrement brouillées par les smartphones connecteurs aux messageries instantanées ou aux réseaux sociaux. En favorisant les interruptions permanentes, la multi-activité et la fragmentation attentionnelle, l’hyperconnexion digitale peut fragiliser certaines dimensions clés de l’IE comme l’écoute, l’empathie et la qualité de présence à autrui. L’enjeu des prochaines années sera donc de concilier innovation technologique et développement des compétences humaines. Alors que les organisations se lancent dans une course effrénée à l’IA dans un environnement toujours plus numérique, l’intelligence émotionnelle pourrait bien devenir l’une des compétences les plus distinctives et les plus recherchées du monde du travail.











