Fil infos

Hérault / Région Occitanie
|
Institutions
| 14/12/2022

Édouard Philippe : « Vers une décarbonation de l’économie sans un appauvrissement généralisé »

L’ancien Premier ministre Édouard Philippe, maire du Havre et président de la Métropole, était le président de la 26e cérémonie des Masters de La Lettre M, qui s’est déroulée le 13 décembre à La Grande Motte. Une occasion, pour celui qui préside le parti politique Horizons, de réaffirmer ses ambitions : « Former une équipe, concevoir une stratégie collective et partagée, l’enraciner dans les territoires et essayer de conquérir le pouvoir. J’ai envie de participer à la définition des solutions pour ce pays. » Morceaux choisis d'une interview réalisée par Virginie Galligani et Alexandre Léoty.

Le changement climatique
« Sur la question du changement climatique, l'enjeu est de trouver des solutions pour aller vers la décarbonation de l’économie sans vouloir un appauvrissement généralisé, sans basculer dans le refus d’une forme de progrès qui doit dans tous les cas être durable. Je m'intéresse aussi à la question de l’étalement urbain. Les élus sont mobilisés autour du Zan (zéro artificialisation nette, NDLR). Comment aborder la densité dans les villes ? En France, le modèle choisi de l'étalement urbain nous pose des problèmes dans nos relations avec l’agriculture, dans la gestion de nos réseaux, dans la sociabilité urbaine... On change notre société à cause de cela. En matière de lutte contre le dérèglement climatique, l’un des enjeux sera, dans nos sociétés démocratiques, de trouver un système politique et économique qui permette d’atteindre un espèce d'équilibre entre trois priorités dont aucune ne doit être négligée : les libertés individuelles, les libertés économiques et l’impact sur nos ressources. À chaque fois que l’on négligera un de ces aspects, on ira dans le mur. Mais comment définir cet équilibre ? Avec les instruments du marché ? Avec ceux  de l’interdiction, de la norme, de la réglementation ? Par nature, ma réponse est qu’il faut plutôt laisser les instruments du marché agir, mais en réalité ce sera un peu des deux. À l’intérieur de cela, parmi les mesures qui me semblent indispensables, il y a l’intégration dans l’économie de marché du coût du carbone. Il va falloir trouver le moyen d'intégrer progressivement ce coût dans toutes les prestations. Tant qu’on ne l’aura pas fait, nous n'aurons pas fait un grand pas en avant. »

La souveraineté énergétique
« La souveraineté énergétique n’est pas nécessairement la production nationale de toute forme d’énergie. Il s'agit de garantir notre capacité d’accès à des énergies dans des conditions variées. Notre modèle énergétique est facile à concevoir, mais difficile à mettre en œuvre : faire très attention à notre consommation d’énergie – l’énergie qui coûte le moins cher est celle dont on n’a pas besoin – et ensuite “décarboner, décarboner décarboner“. C’est le sujet. Le nucléaire n’est pas la solution, mais il n’y a pas de solution sans le nucléaire, surtout si on veut décarboner aussi vite et aussi massivement. Il faut du nucléaire, à hauteur de 50 - 55%, mais il faut aussi une forme d’équilibre entre le nucléaire et d’autres énergies décarbonées. Comme l’hydroélectrique, les éoliennes off-shore et flottantes, le solaire… Il faut diversifier les sources et ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Les dirigeants d’entreprise à qui je m’adresse savent bien de quoi je parle. »

Vivre avec l’inflation
« On va traverser cette période, mais cela va être compliqué. D’abord, l’inflation n’est pas la même en Europe qu’en Amérique. Il y a un différentiel assez net. Les entreprises qui peuvent choisir leur site de production auront un intérêt assez net à se localiser dans des endroits où il n’y a pas de choc inflationniste à l’utilisation d’énergie, comme c’est le cas aux États-Unis. En France, pendant longtemps, le prix de notre électricité était un gros avantage, notamment pour les électro-intensifs. Si on perd ça, on risque de subir une nouvelle vague de désindustrialisation alors même que nous avons organisé les choses pour avoir plus d’attractivité. En France, nous avons fait le choix d’avoir moins d’inflation avec beaucoup de dettes. Mais là, même avec ce parapluie, l’inflation se diffuse. Faut-il la contraindre, cette inflation ? Ou au contraire la diffuser comme aux États-Unis, où le pouvoir d’achat semble se maintenir ? »

Le marché du travail en mutation
« Nous vivons quelque chose que l’on avait oublié : un marché du travail objectivement à l’avantage du salarié. Quand vous êtes employable, le marché est à votre avantage. Nous avons un problème de formation : il faut produire plus d’ingénieur, d’apprentis. Il faut réviser la carte de la formation. Nous formons 40 000 ingénieurs par an, mais ce n’est pas suffisant. Il faudrait peut-être à l’avenir former un peu moins de sociologues et un peu plus d’ingénieurs ! Je suis particulièrement fier d'avoir abouti, lorsque j'étais Premier ministre, sur la réforme de l’apprentissage. Elle n'était pas évidente. Nous avons dû nous confronter aux Régions qui étaient compétentes. Nous avons eu du mal à transformer le système de l’apprentissage, et faire comprendre qu'on avait besoin d'un système de financement au contrat et qu’il fallait faire confiance aux entreprises et aux filières qui savaient déterminer au mieux les besoins. Aujourd’hui, je me réjouis de constater que l'on est passé en assez peu de temps de 500 000 à 750 000 apprentis. »

Une réforme des retraites nécessaire
« Confrontés au même problème, les Italiens et les Allemands ont choisi de mettre la retraite à 67 ans pour équilibrer leur système. Tous les pays européens ont considéré que s’ils voulaient préserver leur système de retraite, sans écraser de cotisations ceux qui bossent, sans diminuer les pensions de ceux qui en bénéficient et sans augmenter la masse de gens qui travaillent en ayant un recours massif et durable à l’immigration, il fallait travailler plus longtemps. Je pense que c'est ça. 64 ans, 65 ans, 66 ans…  Quand j’étais en seconde en 1986, j'ai découvert l’Économie avec un prof qui n'était pas libéral ! En voyant la courbe démographique, j’ai vite compris qu’il allait falloir changer quelque chose. On aurait pu décider de faire un mois de plus tous les ans. Et ça serait passé tout seul. Aujourd’hui, on doit régler cela plus vite et plus on tarde, plus ce sera difficile. »

Les dotations de l’État aux collectivités 
« 70 % de l’investissement public sont réalisés par les collectivités territoriales. Il faut faire attention à réussir à avoir un flux financier qui va vers les collectivités territoriales et qui leur permette d’assumer des besoins que les Français considèrent comme essentiels. Il faut savoir si nous avons le système d'organisation des collectivités le plus efficace ; je n’en suis pas absolument certain. Il faut ensuite savoir si le système fiscal français est adapté à la nouvelle réalité de collectivités territoriales qui assument une part déterminante de l’investissement. Je ne suis pas convaincu de cela non plus. J’ai vu en tant qu’élu des périodes où les dotations ont été gelées, baissées, bloquées puis légèrement augmentées. Ceci étant dit, en tant que maire du Havre, je ne me plains pas particulièrement du montant de ces dotations. »

Vers une refonte du Sénat
« Avant tout, je suis un grand partisan, dans une démocratie, des deux chambres. Je constate que les conditions dans lesquelles est désigné le Sénat, ses affectations, n’ont pas considérablement changé depuis 1958. Or, le Sénat est là pour représenter des collectivités territoriales qui, elles, ont beaucoup changé, passant d’un système centralisé à décentralisé, dirigées avant parfois par des barons avec assez peu de moyens. Le Sénat s’est peu transformé. On gagnerait à lui donner plus de pouvoir. Je ne serais pas contre que, chaque année, la masse totale d’argent qui doit aller aux collectivités soit votée et que l'on laisse ensuite le Sénat se débrouiller. Il définirait ses critères, les assumerait avec l’aide de l’administration. Ce n’est pas absurde s’il est la chambre des collectivités territoriales. Ce serait utile d’en débattre. »

La rédaction
Bloc Abonnement

La Lettre M sur votre bureau chaque mois, la newsletter quotidienne à 18h, toute l'actualité en temps réel sur lalettrem.fr, les magazines thématiques, le guide « Les Leaders, ceux qui font l’Occitanie », la référence des décideurs d'Occitanie