« Aujourd'hui, il n’y a pas de dépôts de bilan grâce à l’État », estime Frédéric Carré (FFB Occitanie)
Dirigeant du groupe Carré (métallerie et menuiserie aluminium, 200 salariés, siège à Tournefeuille - 31) et président depuis juin dernier de la Fédération française du bâtiment (FFB) Occitanie, Frédéric Carré se félicite des outils mis en place par l’Etat mais ne crie pas victoire. Entretien.
Transition écologique, compétitivité des entreprises… Le plan de relance, sur deux ans, va-t-il dans le bon sens ?
Oui, il ne faut pas faire les difficiles. Sur les 7 Md€ pour la rénovation énergétique, par exemple, l’ouverture confirmée de MaPrimeRénov’ à l’ensemble des ménages, aux bailleurs privés et aux copropriétés est une bonne chose. Cela va générer du volume. Je suis aussi satisfait des 5,2 Md€ pour soutenir l’investissement des collectivités car c’est par là que l’argent va irriguer les territoires et donc nos entreprises. À condition que les montants soient injectés très vite.
Environnement, gouvernance, égalité homme-femme… Quelles contreparties, réclamées par Jean Castex, le bâtiment peut-il proposer ?
Avant de parler de contreparties, la priorité, c’est de sauvegarder l’emploi. L’an passé en Occitanie, le secteur a recruté 30 000 personnes, dont la moitié en créations nettes. Nous étions en tension avant la crise donc si nous avons du travail, nous continuerons à embaucher. Par ailleurs, nous n’avons pas attendu Jean Castex pour intégrer des femmes dans le bâtiment et travailler sur la rénovation énergétique, des chantiers propres…
Quel est le moral des troupes ?
Nos entreprises traversent une crise qu’elles n’ont jamais vécue. Pour rappel, les sociétés du bâtiment se relevaient à peine de la crise des subprimes, qu’on a subie de plein fouet : baisse des commandes, concurrence déloyale… Avant la Covid-19, on recommençait à avoir du volume mais les trésoreries n’étaient pas reconstituées et les marges étaient trop faibles, entre 1 % et 2 %.
Au début du confinement, 95 % des chantiers en Occitanie ont été arrêtés…
Ils ont tous repris mais pendant trois mois, les entreprises ont perdu de l’argent. Les charges fixes ne s’effacent pas. Ensuite on a redémarré, en mode dégradé : deux ouvriers maximum dans une pièce, le sens de circulation à revoir, la désinfection des véhicules qui prend un quart d’heure tous les soirs, deux masques par jour par salarié… Le pire, cela a été d’étaler ce qu’on devait faire en un mois sur trois ou quatre mois.
Comment a réagi le secteur ?
Le bâtiment a fait preuve de volontarisme. L’Organisme professionnel de prévention (OPP) du BTP a même créé un guide, validé par les partenaires sociaux et les ministères du Travail et de la Santé, pour savoir comment reprendre sur les chantiers. Ce qui nous a permis de revenir au travail rapidement, mi-avril.
Sans l’intervention de Etat, il y aurait déjà de la casse sociale…
L’Etat a fait le boulot, en aidant notamment les entreprises à mobiliser des fonds rapidement. Tous ses outils ont été mobilisables de suite, bien calibrés et efficaces. Il faut que ça continue. Aujourd’hui il n’y a pas de dépôts de bilan grâce à l’Etat.
Justement, des dépôts de bilan sont-ils à craindre et dans quelle proportion ?
C’est un peu tôt pour savoir. Selon nos chiffres arrêtés fin juin, le nombre de défaillances a chuté à 772 soit - 20,9 %. Si on regarde les mises en chantier, l’Aude (- 31 %) et les Pyrénées-Orientales (- 19 %) ont les plus mauvaises données sur un an. On ne peut pas demander à des départements qui souffraient avant la crise de bien se porter aujourd’hui... Le Gard (- 0,8 %) et le Tarn-et-Garonne (- 2,6 %) résistent. Mais tout cela est relatif.
Avant la crise, le bâtiment visait, cette année, la création de 140 000 emplois au niveau national. Qu’en est-il ?
Fin mars, nous étions à 2 500 créations nettes dans la région. Cela représente une augmentation de 2 % de nos effectifs salariés entre mars 2019 et mars 2020. Depuis on a arrêté de créer des emplois mais nous n’avons pas licencié. Je le dis aux pouvoirs publics : le bâtiment peut être un amortisseur social. Si nous avons du travail, nous pouvons accueillir des salariés d’autres secteurs qui perdent leur emploi.
Les intérimaires sont donc les seuls touchés par la crise ?
En temps normal, nous employons près de 15 000 intérimaires en Occitanie. Fin mai, selon nos derniers chiffres, ils étaient 6 000. Les entreprises sont prudentes, essaient de moins sous-traiter et font avec ce qu’elles ont.
Quel est le montant total des PGE attribués aux entreprises régionales du BTP ?
Au 14 août, 889,6 M€ ont été garantis par l'État pour 7 782 bénéficiaires du secteur de la construction en Occitanie. La Haute-Garonne et l’Hérault sont les départements où il y a eu le plus de demandes.
Combien d’entreprises ont besoin d’amortir le PGE sur plusieurs années ?
Trop tôt pour le savoir. Notre marge peut être négative aujourd’hui. Et selon nos estimations, le coût de la Covid-19, sur notre prix de vente, monte jusqu’à 10 %. Ce sera très dur de rembourser, même sur cinq ans.
Comment supportent-elles ce surcoût ?
Nous négocions avec le maître d’ouvrage. Quand le surcoût est facile à mesurer, les plus vertueux, comme Toulouse Métropole, prennent en charge jusqu'à 100 %. C’est le cas pour pour les mesures sanitaires : gel, masques, mètres carrés de bungalows en plus... Pour un arrêt du chantier - location de la grue en place, gardiennage, etc. - on s’en sort en présentant les factures. Mais pour les différences de cadence, c’est compliqué.
Certes, la Région lance 37 M€ de nouveaux marchés, principalement dans les lycées, mais craignez-vous une baisse des marchés publics en Occitanie ?
Nous n’avons pas les indicateurs pour mesurer, mais on sait que la Région va maintenir la fin de son plan Marshall (initié en 2016, NDLR). Carole Delga s'y est engagée, malgré des problèmes de ressources.
Avez-vous une idée du montant des travaux qui pourraient être engagés par les collectivités d’ici à la fin de l’année ?
Difficile de se prononcer à l’échelle régionale. Toulouse Métropole maintient ce qui est prévu et en ajoute via son plan de relance de 95 M€ pour l’emploi, en avançant des travaux de rénovation d’écoles. Avec la croissance démographique incroyable que connaît la région, nous avons des besoins d’équipements publics et de logements - 35 000 demandeurs de logements sociaux sont en attente. Autant de chantiers à lancer maintenant.










