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Emploi
| 15/09/2026

Santé mentale en entreprise : la fin d'un tabou ?

© Alain Tendero

Souffrance au travail, absentéisme, turnover, baisse de productivité... Comment prévenir et agir pour le bien-être des salariés comme des dirigeants ? Quatre experts se penchent sur le sujet de la santé mentale en entreprise lors d’un débat organisé par La Lettre M le 15 septembre à Montpellier, en partenariat avec Harmonie mutuelle.

Santé mentale en entreprise, la fin d’un tabou ? C’est la question posée lors du Petit déj’ organisé par La Lettre M - en partenariat avec Harmonie Mutuelle - le 15 septembre au Gazette Café, à Montpellier (34). Devant près de 150 décideurs locaux, quatre experts du monde du travail ont apporté leur éclairage sur cette problématique d’actualité. Désignée grande cause nationale par le Gouvernement à la fois en 2025 et en 2026, la santé mentale est « un sujet prégnant dans l’ensemble de la société et dans les entreprises en particulier », constate Catherine Pradère, directrice Accompagnement, prévention et santé au travail d’Harmonie Mutuelle. L’experte s’appuie sur des chiffres éloquents issus d’organismes d’études sur la santé et le travail. « Une étude de Santé publique France en 2023 atteste qu’un salarié sur cinq estime avoir une mauvaise santé mentale, indique-t-elle. Plus de 25 % des arrêts de travail de plus de trois mois sont causés par les troubles psychiques. Et sont à l’origine de plus d'un tiers des journées d'arrêt prescrits. On voit là l'enjeu en termes de productivité. Une autre étude de l'INRS en 2022 estime que la mauvaise prise en charge de la santé mentale, du stress et des RPS (risques psychosociaux, NDLR) coûte a minima 3 k€ par an et par salarié. C'est donc un sujet qu'on ne peut plus passer sous silence. » La problématique n’est pas nouvelle, comme l’explique Olivier Torrès, président de l’observatoire Amarok, professeur et chercheur à l’Université de Montpellier. « On part de très loin, assure-t-il. En 1840, le docteur Louis-René Villermé est l'un des tout premiers à dénoncer les conditions de travail des ouvriers dans un ouvrage sur leur état physique et moral. En 1946, la loi institue enfin la santé au travail pour tous. Mais il aura fallu attendre la loi Grandjean de 2021 pour placer la prévention au cœur du modèle de la santé au travail en France, des chefs d'entreprise, des employeurs et des travailleurs. »

La parole se libère
Le sujet est resté longtemps tabou dans les entreprises. Et il le reste encore dans les petites sociétés, davantage que dans les grandes structures, estime Frédéric de Fondaumière, secrétaire adjoint de l’UTI CFDT Montpellier-Hérault : « Aujourd'hui, est-ce qu'un salarié peut dire à son patron : “Je ne vais pas bien” ? Est-ce qu'on a vraiment levé ce tabou ? La société a évolué, bien évidemment, mais il est beaucoup plus simple dans les grandes entreprises de pouvoir aborder le sujet de sa santé mentale, puisqu'il y a des dispositifs qui existent par le biais d'accords d'entreprises, que dans les petites entreprises, où cela reste compliqué ». La parole semble néanmoins être en passe de se libérer. Ce qui engage des attentes d’autant plus fortes chez les salariés, comme le souligne Saber Zouggarh, président de l’ANDRH Languedoc-Roussillon. « Il y a plus de facilité pour les salariés d'évoquer des sujets tels que l'épuisement, la surcharge de travail, l'anxiété de manière globale. Les salariés échangent sur ces sujets, y compris sur les réseaux sociaux, avec un impact sur l'image de l'entreprise. Cette parole libérée génère aussi des attentes. Et une obligation de résultat », estime celui qui est par ailleurs DRH du groupe gardois Syngenta, spécialisé dans la chimie et l’agroalimentaire.

Un déni persiste chez les dirigeants
Le tabou de la santé mentale en entreprise recule aussi parmi les dirigeants. C’est le sujet que creuse l’universitaire montpelliérain Olivier Torres au travers de l’observatoire Amarok qu’il a créé en 2009. « Le président des Entrepreneurs (ex-CPME, NDLR) a annoncé il y a 15 jours qu'il avait un cancer. C'est nouveau car avant, on gardait pour soi ces choses-là. En revanche, il y a toujours un déni chez les dirigeants. La phrase que j'ai entendu des centaines de fois est : “Je n'ai pas le temps d'être malade” . Et même, “je n'ai pas le droit d'être malade, je ne tombe malade que lorsque je suis en vacances” . Pour des raisons de désirabilité sociale, on a envie de paraître mieux que ce qu'on est en vérité. Et quand on a une posture de dirigeant, de responsabilité, on veut donner une bonne image de soi et, du coup, on a tendance à minimiser la réalité. Le tabou recule, mais pas le déni ! »

Des facteurs multiples
Mais alors, qu'est-ce qui fragilise cette santé au travail ? La charge mentale, l’hyperconnexion, le manque de reconnaissance, l'incertitude des lendemains… « Beaucoup de facteurs, estime Saber Zouggarh. L'un des points importants, c'est la capacité à évaluer la charge de travail. La rencontre entre la perception de la charge en tant qu'individu - être à la hauteur de mes attentes ou pas - et la réalité du travail opérationnel n'est pas évidente. C'est aussi l'art de la fonction RH d'être attentif à ces deux visions qui ne doivent pas s'entrechoquer. On voit aussi émerger de de nouveaux facteurs de risques comme l'IA, le télétravail, le numérique, l'hyperconnexion partout. Qui sont des phénomènes accélérateurs. On est en plein dans cette transition, aujourd’hui. On accélère le rythme par des modèles qui ont vocation à simplifier la façon de travailler et, en même temps, cela provoque cette incertitude chez les salariés de savoir si leurs compétences vont encore servir demain, pas dans trois ans, mais dans six mois. Là encore, la fonction RH a un rôle d'accompagnement. » Frédéric de Fondaumière confirme : « Dans les évolutions technologiques très importantes que nous vivons tous avec l'émergence des IA, beaucoup de salariés n'arrivent plus à trouver du sens à ce qu'ils font. Avec un autre facteur important que sont les injonctions contradictoires pour les managers intermédiaires, confrontés un dilemme : “Je ferme les yeux sur les impacts sociaux et économiques sur les salariés ou je prends en considération des conséquences potentielles sur mon évolution professionnelle” . » 

Instaurer un dialogue
La problématique semble désormais être davantage prise en compte par les entreprises, qui ont compris le rôle qu'elles devaient jouer pour prévenir les risques psychosociaux chez les salariés, chez les managers intermédiaires comme chez les dirigeants. Face à la souffrance au travail et à ses conséquences - désengagement, baisse de productivité, multiplication des arrêts maladie, turnover, dégradation de la marque employeur... -, les entreprises font aujourd'hui du sujet l'une de leurs priorités. Selon les signaux faibles détectés dans l’entreprise, les réponses apportées ne seront pas les mêmes. Mais tous les experts s’accordent à dire que la parole, l’échange et l’instauration d’un dialogue de confiance sont les plus sûrs moyens de prévention en matière de santé mentale.

Anne-Isabelle Six / six@lalettrem.net
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