Fil infos

Gers
|
Agri - Agro
| 25/06/2024

Rémi Roux (Ethiquable) : « Être un acteur impactant du commerce équitable en Europe »

© Ethiquable

Depuis plus de vingt ans, la société coopérative de production (Scop) gersoise Ethiquable (170 salariés, CA : 75 M€) s’impose comme une référence dans le marché des chocolats bio et équitables. Rémi Roux, son cofondateur et dirigeant, revient en exclusivité pour La Lettre M sur son développement et ses ambitions.

Ethiquable a été créée en 2003. Comment se porte-t-elle, vingt ans plus tard ?
Il y a vingt ans, nous enregistrions 80 k€ de chiffre d’affaires. Aujourd’hui, nous frôlons les 75 M€, avec une croissance annuelle de 7 %. L’an dernier, nous avons vendu plus de 30 millions de produits en Europe, dont 80 % en France dans 10 000 supermarchés et hypermarchés, ainsi que dans des magasins spécialisés. Nous sommes la première marque française de tablettes de chocolat bio, avec 30 % de part de marché, et le troisième acteur du rayon bio. Le chocolat représente 41 % de notre activité, mais nous commercialisons aussi d’autres familles de produits comme le café, le thé, le sucre, les épices, pour un total de 300 produits. Nous nous sommes associés à la Scop française Café Michel Terra Etica, qui torréfie nos cafés dans son atelier situé près de Bordeaux et pour laquelle nous fabriquons des chocolats sous la marque Terra Etica, qui représente 10 % de notre chiffre d’affaires. Cette année, nous visons une croissance de 5 %, inférieure à l’année précédente en raison de la hausse du prix du cacao. Dès la fin de l’été, les prix des tablettes de chocolat vont augmenter, nous prévoyons donc une légère baisse des ventes et une absence de marge.

Pourquoi avez-vous choisi le modèle de la Scop ?
À vrai dire, en 2003, nous avions pour projet, avec Stéphane Comar et Christophe Eberhart (les deux autres fondateurs d’Ethiquable, NDLR)de créer une entreprise classique. C’est en discutant par hasard avec un ami qui travaillait au Mouvement des Scop que nous avons réfléchi à ce modèle. Ce qui nous a convaincus, c’est que la Scop remet les salariés et les producteurs au centre des valeurs, exactement comme dans le commerce équitable. Cela nous semblait tellement plus cohérent de choisir ce modèle ! Si nous avions créé une entreprise classique, nous aurions sûrement été rachetés par une multinationale ou un fonds d’investissement. Or notre objectif n’était pas de constituer un patrimoine mais de créer une entreprise qui ait du sens, et surtout qui soit pérenne. L’Insee vient en effet de dévoiler que le taux de pérennité à cinq ans est de 79 % pour les sociétés coopératives en 2023, contre 61 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Choisir ce modèle nous a non seulement permis d’être beaucoup plus cohérents avec nos valeurs, mais aussi de ne jamais être rachetés, contrairement à nos confrères de l’époque. Notre structure coopérative compte 170 salariés, parmi lesquels 130 sont sociétaires, ce qui veut dire qu’ils ont chacun une voix à l’assemblée générale. Le modèle de la Scop implique donc d’être plus transparent auprès des salariés, de les informer davantage. Nous appliquons aussi un écart de salaire raisonnable, de 1 à 4, qui a été voté en assemblée générale.

Les magasins spécialisés et la grande distribution observent une baisse importante de leurs ventes en bio. Est-ce que cette crise vous affecte ?
À la fin des années 2000, durant la crise des subprimes, nous ne faisions presque plus de croissance. Des clients me disaient : « Le commerce équitable, c’est fini. » Aujourd’hui, nous sommes à près de 75 M€ de chiffre d’affaires, donc ce n’était pas complètement fini ! Quant au marché du bio, qui s’est énormément développé en France entre 2012 et 2020, il a été multiplié par trois. Mais depuis deux ans, ce marché flanche dans la grande distribution en raison de l’inflation liée à la crise en Ukraine, mais aussi des opportunismes. À partir de 2018, de nombreuses marques conventionnelles se sont mises à sortir des références bio, après l’avoir critiqué pendant des années. Mais dès que le marché a commencé à diminuer, elles sont revenues en arrière et ont arrêté de commercialiser ces produits.

Vous avez pourtant enregistré une croissance de 7 % en 2023. Comment expliquez-vous le succès de votre modèle malgré cette crise ?
Le bio remet en cause le modèle capitaliste basé sur le profit. Si une entreprise conventionnelle veut se mettre au bio, elle doit changer tout son modèle, réaliser de gros investissements pendant des années pour assurer son avenir et sa pérennité. Mais dans un monde basé sur le profit, on réfléchit à court terme. Il faut sortir de ce paradigme et réussir à faire autrement car le bio, c’est l’avenir de la planète. Un bon rapport RSE ne suffit pas ; il faut de bonnes actions qui, parfois, vont coûter de la rentabilité à court terme mais vont permettre de pérenniser les entreprises. Le succès d’Ethiquable, c’est d’être cohérent et pertinent.

Que représente pour vous le commerce équitable ?
Le commerce équitable est un véritable projet de développement, avec un prix minimum garanti. Aujourd’hui, nous travaillons avec une centaine de coopératives dans le monde, ce qui représente près de 48 000 familles de petits producteurs qui perçoivent au moins 20 % de rémunération supplémentaire. C’est un modèle dans lequel de nombreuses personnes se retrouvent, notamment les jeunes, car elles veulent un métier qui a du sens. Nous faisons du marketing inversé, c’est-à-dire que nous ne sortons pas un produit suite à une étude de marché mais uniquement quand nous avons trouvé une filière, s’il y a un vrai projet social derrière. Chaque année, nous proposons une vingtaine de nouveaux produits aux consommateurs.

Envisagez-vous de vous ouvrir à de nouveaux marchés ?
La marque Ethiquable est vendue en grande distribution, dans les réseaux spécialisés et nous sommes en train de sortir « La Cacaosphère bio équitable, par Ethiquable », une gamme destinée aux chocolatiers, pâtissiers et confiseurs. Nous proposons une offre de chocolat bio, équitable de pure origine pour toucher des chocolatiers engagés. À Toulouse, Criollo a déjà adopté notre chocolat. Pour le moment, environ 200 professionnels en France ont commencé à utiliser nos produits. Nous allons aussi poursuivre notre développement et tenter de dépasser, d’ici à cinq ans, les 50 000 producteurs. Mais nous ne cherchons pas à tout prix à être les premiers sur le marché. Notre objectif est d’être un acteur impactant du commerce équitable en Europe.

Votre chocolat est produit à Fleurance, dans le Gers. Pourquoi avoir choisi ce département ?
Nous avons investi 15 M€ dans notre chocolaterie en 2020, avant de lancer sa production l’année suivante. Jusqu’alors, nous sous-traitions la fabrication à des PME. Mais quand la gamme de chocolat a pris suffisamment d’importance, nous avons décidé de relocaliser sa fabrication dans le Gers. Cela nous permet de maîtriser nos filières, nos recettes Nous aurions pu nous implanter à Toulouse, auprès des entreprises. Mais comme nous promouvons l’agriculture paysanne, cela avait plus de sens de créer des emplois dans une petite commune que dans une grosse métropole. Nous avons également investi 500 k€ dans un parcours de visite de notre usine, gratuit et ouvert depuis l’été 2022. Cela permet au grand public de découvrir comment est fabriqué notre chocolat et de comprendre notre modèle. Nous avons aussi un projet en discussion, celui de pouvoir torréfier la fève de cacao dans notre usine gersoise. Nous travaillons depuis vingt ans avec la coopérative péruvienne Norandino, qui a récemment investi plusieurs millions d’euros dans une unité de torréfaction et de broyage de fèves de cacao. C’est elle qui transforme les fèves du Pérou et d’Équateur en masse de cacao avant de nous la fournir. Mais pour de nombreux autres pays, comme Haïti et Madagascar, réaliser de tels investissements est impossible. Nous réfléchissons donc à intégrer l’étape de la torréfaction de fève de cacao à Fleurance, dans notre usine.

Vous êtes président de l’Union régionale des Scop (Urscop) Occitanie Pyrénées. Quelle est la situation des Scop dans la région ?
En Occitanie, on compte environ 350 Scop à l’ouest et 150 à 200 à l’est. C’est une région assez dynamique, avec dix à vingt nouvelles Scop créées chaque année. La moitié d’entre elles se trouve en région toulousaine. Historiquement, on en compte beaucoup dans le BTP en Ariège et dans le Tarn. Mais d’autres départements comptent moins de Scop, comme le Lot, peut-être car il n’y a pas de modèle significatif.

Revendiquez-vous être un entrepreneur militant ?
Je suis un entrepreneur social ! C’est comme cela que l’on m’avait appelé à l’époque, quand on m’avait contacté pour faire partie d’un collectif au développement de l’entrepreneuriat social. Pour moi, c’est entreprendre pour faire quelque chose qui a du sens. Avant de cofonder Ethiquable, je travaillais pour des marques qui vendaient dans la grande distribution. On ne parlait que de profit, de marge Aujourd’hui, mon métier a beaucoup plus de sens. Et c’est l’avenir. Il ne suffit pas de verdir son entreprise, il faut passer en bio.

Propos recueillis par Laurie Correia / correia@lalettrem.net
Bloc Abonnement

La Lettre M sur votre bureau chaque mois, la newsletter quotidienne à 18h, toute l'actualité en temps réel sur lalettrem.fr, les magazines thématiques, le guide « Les Leaders, ceux qui font l’Occitanie », la référence des décideurs d'Occitanie