« Paroles de patrons » : cinq grands patrons du Languedoc se dévoilent au Petit Déj' de La Lettre M
Cinq patrons du Languedoc invités au Petit Déj' « Paroles de patrons », organisé par La Lettre M, en partenariat avec Deloitte, décryptent ce 20 novembre au Gazette Café à Montpellier des points-clés de leur stratégie : constituer une garde rapprochée, attirer les talents, gérer la croissance ou la décroissance, l’intelligence artificielle... Autant de thèmes qui font écho aux préoccupations des acteurs économiques locaux venus nombreux – près de 200 présents –.
Cinq patrons, cinq profils différents, mais un feu sacré en dénominateur commun : voir l’entreprise grandir, recruter, innover, se structurer pour se déployer en France comme à l’international mais aussi relever les défis du financement, des règlementations, du foncier économique…
Savoir se constituer une garde rapprochée
« On ne fait rien seul. Derrière toute réussite, il y a la capacité d’une équipe et d’un état-major, indique Bertin Nahum, qui a revendu Medtech (robotique chirurgicale) en 2016 et est aujourd'hui à la tête de Quatum Surgical. J’ai eu la chance d’avoir réuni très tôt des personnes qui ont permis à la société Medtech, que j’ai fondée, de se développer. Ces anciens associés m’accompagnent aujourd’hui dans ma nouvelle aventure. » Guy Bastide, président et fondateur de Bastide Le Confort médical, basé à Nîmes (30), considère que « la garde rapprochée compte moins de 10 personnes, sur 2 300 salariés, constituant un petit noyau décisionnaire ». Il semble désormais plus difficile pour les dirigeants de conserver des bons éléments pour les faire évoluer dans l’entreprise. « Avec le turn-over, c’est difficile de conserver les gens et de les faire progresser avec l’entreprise, pointe Agnès Jullian, dirigeante de Technilum (mobilier urbain en aluminium, 40 salariés), situé à Béziers. Pourtant, on peut accompagner les salariés dans leur évolution interne. Notre directeur export est là depuis 20 ans. Le responsable des opérations a démarré en alternance, il y a 13 ans ! » Le leader du camping en Europe, le sétois Vacalians, prépare une garde rapprochée agile pour faire face à son déploiement à l’international. « Avec le DRH, nous avons identifié les salariés qui peuvent grandir. Cela a touché près d’un tiers des effectifs depuis la création de la société, explique Christophe Alaux, président du conseil de surveillance. Ainsi, la garde rapprochée doit être mobile entre Sète et Paris, maîtriser plusieurs langues étrangères et le digital. Un salarié va suivre un programme MBA à HEC afin de se préparer à une fonction dont nous aurons besoin d’ici deux ou trois ans ». Pour voir la garde rapprochée, il suffit de « regarder avec qui va déjeuner le patron ! C’est révélateur. Et les patrons vont souvent manger seuls... On construit l’entreprise comme sa carrière, avec des femmes et hommes en qui on a confiance », souligne Hugues Galambrun, DG associé de Septeo (1 000 salariés), spécialiste des legal tech, basé à Lattes, où 600 personnes travaillent dans le nouveau siège social.
Attirer les talents
En leitmotiv : la difficulté à recruter des talents. « On recrutera cette année 300 personnes. On a d'énormes difficultés à trouver des ingénieurs développeurs. Les délais sont de trois à six mois, indique Hugues Galambrun. Pour les faire venir, il faut les payer, se structurer dans le process de recrutement et travailler sur l’image et la notoriété de l’entreprise ». La croissance des effectifs entraîne des besoins de locaux supplémentaires, six mois à peine après la livraison du nouveau siège social (11 000 m2, architecte : Marc Galligani), à proximité de la nouvelle gare TGV. « On discute avec la Serm, c'est compliqué », poursuit-il. « On a en permanence une centaine de postes ouverts. Il nous manque des techniciens », poursuit Guy Bastide en quête d’un responsable qualité. Il recherche, avec son fils Vincent, directeur, un nouveau site dans la région nîmoise pour y regrouper toutes les activités du groupe.
Technilum recherche des candidats pour des postes d’usinage (fraiseurs, tourneurs) ou de commerciaux. « Quand on recrute quelqu’un, on doit vendre l’entreprise, alors qu’avant, c’était le candidat qui devait se vendre ! On soigne donc notre marque employeur », ajoute Agnès Jullian, directrice générale de l'entreprise depuis 25 ans, et par ailleurs conseillère municipale d'opposition à Béziers et conseillère communautaire à Béziers Méditerranée (majorité conduite par Frédéric Lacas). Elle ajoute, non sans humour : « Quand un salarié acquiert une maison sur Béziers avec un crédit sur 20 ans, c'est gagné ! »
« Pour la jeune génération, l’augmentation de salaire ne suffit plus. Ils ont envie de participer à l’aventure entrepreneuriale. Il faut communiquer sur les valeurs de la société, donner la direction, mettre en place un plan de stock options pour tous les salariés », complète Bertin Nahum, qui a réalisé 40 recrutements en 2018 et en prévoit autant pour 2019. Le recrutement de compétences est complexe, malgré le taux de chômage élevé. Chez Vacalians, « on recrute sur le savoir-être et on forme dans tous les métiers avec notre académie. Les talents diplômés ou pas peuvent évoluer dans un secteur qui bénéficie de 3 à 5 % de croissance par an, souligne Christophe Alaux. On interpelle les jeunes sur les réseaux sociaux comme linkedin avec des messages jouant la carte décalée. Par exemple : ‘’Et si vous changiez de collègues de travail ! changez pour métro, boulot pédalo !’’ »
Comment gérer les phases de croissance ou de décroissance ?
En matière d'accélération de la croissance, Bertin Nahum rappelle : « La limite d'une entreprise, c'est sa capacité d'investissement. » « C'est stimulant de gérer la croissance. Il y a des phases de développement et des paliers, il faut des collaborateurs pour les accompagner, témoigne Guy Bastide, qui a commencé seul il y a 41 ans, et dont la société, cotée en Bourse depuis 1997, a toujours été bénéficiaire. Il appartient au dirigeant d'identifier le seuil de compétences de chaque salarié. Sinon, on envoie des gens au burn-out. On sait que certains n'atteindront pas l'étape suivante. Pour l'expliquer, cela demande beaucoup de psychologie, de pédagogie, de dimension humaine. L'entreprise, en grandissant, et pour continuer à grandir, a dû se structurer différemment, en recrutant par exemple des avocats d'affaires. » Vacalians a réalisé beaucoup de croissances externes, lui permettant de doubler son CA cette année. « La difficulté est d’intégrer ces entreprises, qui ont un siège en Europe, explique Christophe Alaux. Les fondateurs ont commencé avec un camping. Les ruptures ont commencé avec un CA de 60 M€ puis de 120 M€. Avec un CA de 250 M€, on a toute la complexité d’une grande entreprise, et les problèmes qui vont avec. Il faut que le back-office suive. Une douzaine de personnes partent par an et une quarantaine arrive. Il faut apporter beaucoup d'attention aux signaux faibles. » Pour Hugues Galambrun, « le plus compliqué à gérer, c’est l'humain. On est tous partisans d'un management plus horizontal. Mais à 1 000 salariés, c'est plus compliqué. Il faut parfois trancher, et très vite ». Il est rejoint par Bertin Nahum, qui a levé 50 M$ auprès d’un fonds basé à Hong Kong, dans l’objectif de s’attaquer au marché chinois, sur le marché du cancer du foie. La société doit recruter des profils internationaux.
En évoquant la décroissance, après deux années en recul, Agnès Jullian a pu constater que « la décroissance génère beaucoup de volonté et de résilience, les personnels étant plus solidaires. Alors que la croissance peut paradoxalement générer des difficultés chez les mêmes individus, notamment la réticence au changement. » L’essor de l’entreprise doit aussi se conjuguer avec l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA), de la gestion des données, des objets connectés... Septeo, qui compte près de 200 personnes en R&D, travaille sur l’IA pour accroître la productivité des métiers du droit. « Un acte de vente compte beaucoup de pages, un robot logiciel peut intervenir dans ce qui est standardisé », explique Hugues Galambrun. Technilum, en train de livrer les aménagements extérieurs du stade de football de Tottenham (Londres), adapte ses produits à la smart city. « L’éclairage public est un élément de la ville. Connecté, il sert à la captation vidéo ou à la sonorisation. En France, nos interlocuteurs, au sein des services publics, sont différents, sans communication entre eux. Aussi, si les solutions sont efficientes, ce n’est pas encore le cas des marchés publics », tacle Agnès Jullian.
« 5 patrons : 5 profils »

Agnès Jullian : PDG de Technilum. La société a été fondée en 1971 par son père à qui elle a succédé voilà 25 ans. Spécialisée dans la fabrication de mobilier urbain d’éclairage - les lignes de tramway, la fac de médecine, la Zac Rive gauche à Montpellier - , la société intervient en France et à l’international (Angleterre, Maroc,…). Labellisée « Entreprise du patrimoine vivant », elle réalise un CA de 10 M€ pour un effectif de 45 salariés. La société a triplé sa surface de production (coût : 9 M€) pour anticiper son développement.

Bertin Nahum : PDG de Quantum Surgical, basé à Montpellier. Il a d’abord fondé Medtech (robots d’assistance chirurgicale) en 2002 qu’il a revendu à l’américain Zimmer Biomet. En 2017, il repart à l’aventure en créant Quantum Surgical, spécialisé dans le traitement du cancer du foie à partir de technologies robotisées. Celle-ci emploie une quarantaine de collaborateurs et a déjà levé 50 M$.

Hugues Galambrun : DG associé de Septeo, aux côtés de Philippe Rivière et Jean-Luc Boixel, spécialisé dans les legal tech (création : 1988). Basée à Lattes (34), près de Montpellier, cette société regroupe 14 entreprises et édite des logiciels pour les professionnels du droit - soit 85 % de son CA qui atteint 135 M€ - l’immobilier IT (technologies de l’information) et la transition numérique. Elle emploie 1 000 salariés, dont 600 à Lattes. Elle a investi dans un nouveau siège social de 11 000 m2 à côté de la gare TGV, marquant son ancrage en région.

Guy Bastide : Président fondateur du groupe Bastide Confort Médical en 1977, basé à Caissargues (30), près de Nîmes. Très discret, il a accepté immédiatement notre invitation. Il a délégué la direction opérationnelle à son fils, Vincent. Spécialisé dans le secteur de la santé, l'entreprise aide les gens atteints de maladies lourdes, de handicaps et les personnes âgées à vivre à domicile. Elle emploie 2 300 salariés pour un CA de 289 M€ réalisé à travers 70 implantations d’agences, 40 sites et 80 franchisés. Ses axes de développement sont la France et l’international : Suisse, Grande Bretagne,…

Christophe Alaux : Président du conseil de surveillance de Vacalians, basé à Sète. Il évolue dans le secteur du tourisme comme leader européen du camping. Créé il y a quinze ans, le groupe est présent en France et en Europe (Pays-Bas, Grande-Bretagne, Italie, Croatie...). Le groupe compte 300 campings sous enseigne Tohapi et 1 000 campings distribués. Il intervient aussi comme le « Booking du camping » via des plateformes. Il emploie 300 salariés permanents et plus de 2 000 saisonniers pour un CA de 250 M€.

Deloitte : le conseil aux entreprises comme axe de développement
« L’image historique de Deloitte est liée à l’audit et commissariat aux comptes. Aujourd’hui, notre axe de développement est le conseil. Deloitte s’appuie sur ses experts locaux et internationaux. Ainsi, à Montpellier, l’expertise porte sur le conseil informatique, l’audit d’ETI, la gestion des risques. Nous publions aussi des études - hôtellerie, levée de fonds... Nous suivons avec un spécialiste canadien l’évolution du digital et des technologies. Enfin, Deloitte anime plusieurs clubs visant à faire partager les expériences, notamment dans le domaine des DSI (direction des systèmes d’information) », explique Christophe Perrau, associé de Deloitte France, responsable de Deloitte Méditerranée (Marseille - 13 ; 500 collaborateurs dans l'arc méditerranéen). Deloitte a une agence à Castelnau-le-Lez (34), dirigée par Laure Mucchielli (30 collaborateurs). Selon lui, les secteurs prometteurs en région sont l’agroalimentaire, la santé (avec comme référence, par exemple, Bastide Confort Médical), la viticulture (Vinadeis), l’innovation et les start-up (Pradeo).










