[Covid-19] Le prêt garanti par l'État jugé par les entreprises et les banques de la région
C’est l’un des dispositifs clés de l’État et de son bras armé économique, Bpifrance, pour soutenir la trésorerie des entreprises françaises, mise à mal par la crise sanitaire : le prêt garanti par l’État (PGE). Au 15 avril, trois semaines après sa mise en place, il a déjà été sollicité par 20 000 entreprises en Occitanie pour un total de 2 milliards d’euros. Mais qui en bénéficie et selon quels critères ? La Lettre M fait le point.
« Soulager la trésorerie des entreprises et des professionnels qui subissent le choc lié à l’urgence sanitaire. » Le 25 mars, au moment du lancement des prêts garantis par l’État (PGE), l’objectif de Bercy est clair. Ce dispositif exceptionnel, qui doit permettre de garantir jusqu’à 300 milliards d’euros de prêts d’ici à la fin de l’année 2020, se veut « massif ». Trois semaines après sa mise en place, il a été sollicité par 20 000 entreprises en Occitanie pour un total de 2 milliards d’euros, selon la préfecture et la Région. « La montée en puissance du dispositif est très forte et extrêmement rapide », estime Nicolas Dufourcq, directeur général du groupe public Bpifrance (qui déploie le dispositif en collaboration avec l’ensemble des réseaux bancaires professionnels), chiffres nationaux à l’appui : au 15 avril, plus de 150 000 entreprises ont reçu un pré-accord, pour un total de 22 milliards d’euros, et 40 milliards d’euros sont en cours de traitement.
Un prêt de banque et non de l’État
Concrètement, jusqu’au 31 décembre, toute entreprise, quelles que soient sa taille, son activité et sa forme juridique (à l’exception des sociétés civiles immobilières, des établissements de crédit et des sociétés de financement) peut demander un PGE à sa/ses banque(s) habituelle(s). « Ce prêt pourra représenter jusqu’à 3 mois de chiffre d'affaires ou deux années de masse salariale pour les entreprises nouvelles ou innovantes », précise le ministère de l’Économie et des finances, rappelant que « le PGE est un prêt d’une banque à une entreprise : ce n’est pas un prêt de l’État » et que « les banques s’engagent à examiner toutes les demandes qui leur seront adressées et à leur donner une réponse rapide ».
Pourtant, dans toute la France, des voix s’élèvent pour dénoncer des difficultés d’accès au PGE. « On se retrouve avec des demandes de documentation très différentes selon l’établissement bancaire, constate ainsi Pierrick Belen, dirigeant du cabinet montpelliérain d’expertise comptable et commissariat aux comptes Axiome Associés (330 collaborateurs). Ces demandes vont d’ailleurs parfois trop loin : le PV d’une AG alors que celle-ci a été retardée du fait du confinement, le bilan 2019 - en raison d’un bilan 2018 pas fameux - alors que nous avons jusqu’au 30 juin pour le faire… » Si le dossier est sans risque, seule une attestation de chiffre d’affaires sera demandée, convient-il, mais « pour le reste, tout le monde traîne un peu la patte et fait une sur-demande de documentation. On aurait pu gagner en efficacité… »
Certaines banques jugées « trop procédurières »
Un constat partagé par plusieurs sociétés interrogées par La Lettre M : « Notre prévisionnel de CA à fin 2020, notre CA mensuel escompté d’avril à décembre, notre CA réalisé en janvier, février, mars et enfin notre encours client à fin mars : voilà tout ce qui nous a été demandé par notre banque quand nous avons sollicité un PGE, s’insurge le fondateur d’une société de propreté toulousaine. Résultat : nous payons notre comptable pour établir ces documents, sans être sûrs d’obtenir le prêt… » Jérémie Adjej, gérant d’EcoMatelas (7 salariés, CA : 500 k€, Saint-Aunès - 34), spécialisée dans le reconditionnement de literie, fait part de difficultés similaires : « L’une de nos banques nous a demandé de fournir le bilan 2019, mais nous ne l’avions pas encore – notre exercice étant clôturé en février – et cela a bloqué notre demande de PGE. » Une demande qui a fini par aboutir auprès de la deuxième banque d’EcoMatelas, celle-ci ayant accepté sans difficulté que l’entreprise lui fournisse son bilan 2018, faute d’avoir celui de 2019. Dans les Pyrénées-Orientales, le groupe industriel Mitjavila (41 M€ de CA), spécialisé dans la protection solaire, a obtenu 4 M€ au titre du PGE, sollicité pour « faire face à la crise et maintenir les emplois ». Son PDG Raymond Mitjavila s’en félicite mais constate toutefois que « toutes les banques ne jouent pas le jeu, certaines sont trop procédurières. À la fin de l’épidémie, je travaillerai avec celles qui nous auront aidé à passer cette période compliquée et inédite ». Le Medef Occitanie dit lui aussi avoir constaté des dysfonctionnements : « Dans 85 % des cas, ça se passe bien, souligne sa présidente, Sophie Garcia. Mais il est vrai que trois banques de la région sont un peu sorties du cadre de départ, par exemple en cherchant à appliquer des frais supplémentaires. Ces informations ont très vite circulé et les choses sont rentrées dans l’ordre, avec l’appui du comité Occitanie de la Fédération bancaire française. La situation n’est pas parfaite, mais elle s’est largement améliorée. »
Quelques flottements au lancement du dispositif
Au sein de la profession bancaire, on rappelle qu’il a fallu se mettre très vite en ordre de bataille : « Le PGE est un dispositif dont le process a été lancé en dix jours. Au début, certains de nos conseillers ont dû répondre à leurs clients qu’ils reviendraient vers eux, qu’ils avaient d’abord besoin de se renseigner, concèdent Pierre-Laurent Berne, directeur du réseau « retail » (professionnels et particuliers) à la Banque Populaire du Sud (BPS) et Benoît Viguier, directeur des entreprises et des ingénieries. À ce jour, nous avons reçu entre 5 000 et 6 000 demandes de PGE. Nous avons pré-accordé ou accordé environ 2 000 PGE et débloqué 250 M€ à ce titre. Notre engagement : répondre dans un délai maximum de cinq jours. » Pour absorber le surcroît d’activité que la BPS connaît depuis avril, les équipes réseaux, mais aussi celles du back-office, du crédit et de l’informatique ont été renforcées. Au Crédit Agricole Toulouse 31, l’activité est également soutenue, avec « près de 180 demandes de PGE reçues chaque jour depuis la fin mars, soit 2 300 dossiers sollicités pour un montant de 235 M€ à la date du 17 avril, relate Nicolas Langevin, son directeur général. L’objectif est de donner une réponse rapide et d’écourter les délais de traitement. Pour la plupart des clients dont nous connaissons bien la situation, c’est très rapide. Environ 15 % des dossiers sont étudiés au cas par cas. Et près de 200 conseillers sont mobilisés au sein de notre établissement dans le cadre des PGE. Enfin, le taux de retour est faible – autour de 2 %. Dans ce cas, nos clients ont la possibilité de recourir à la médiation de la Banque de France. »
Des refus qui interrogent
Ces dossiers refusés font néanmoins tousser dans le milieu patronal, qui garde en mémoire la promesse faite par Bruno Le Maire de soutenir l’ensemble de l’économie française. À la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées, où 722 dossiers de PGE ont pour l’heure été validés pour un montant global de 100 M€, on assure que les refus représentent « moins de 1 % des dossiers ». « Il s’agit d’entreprises ne remplissant pas les conditions d’octroi du PGE fixées par l’État, dont celles placées sous procédure de sauvegarde ou en redressement judiciaire à titre d’exemple », explique Pierre Carli, son président. De fait, les entreprises en procédure collective ne sont pas éligibles au PGE, sauf cas particuliers (plan de sauvegarde ou de continuation en cours, par exemple). « Il n’y a pas de droit au PGE », martèle Bercy, rappelant que « la banque garde une part de risque (dans la plupart des cas, ce sont 10 % du PGE qui ne sont pas couverts par la garantie de l’État, NDLR) et réalise de fait les diligences adaptées et proportionnées avant l’octroi du PGE ». Gilles Lebrun, président du directoire de la Caisse d’Épargne Languedoc-Roussillon (environ 1 000 PGE accordés au 17 avril pour un total de 90 M€), estime quant à lui que la banque a « un rôle de conseil à jouer » et qu’elle doit « travailler au cas par cas, en fonction de la vitesse de récupération de l’entreprise. Les bénéfices que l’entreprise réalisera après la crise lui permettront de rembourser le prêt ». Car, comme son nom l’indique, c’est bien d’un prêt qu’il s’agit, souligne Alain Condaminas, directeur général de la Banque Populaire Occitane, qui a validé plus de 2 800 dossiers de PGE pour un total de 309 M€ (1 400 autres dossiers sont en cours pour un montant de 170 M€). Et qui dit prêt dit remboursement, même si le PGE comporte un différé amortissement d’un an et une clause actionnable par l’emprunteur pour lui permettre, à l’issue de la première année, de décider d’amortir son crédit sur une à cinq années de plus. « Hormis dans des secteurs très touchés comme la restauration, je ne suis pas très inquiet sur le taux de faillite de nos entreprises régionales. Je le suis davantage sur les effets différés, dès 2021, quand les remboursements des PGE commenceront à intervenir », alerte-t-il.
Un PGE à « bien dimensionner »
Certains banquiers s’interrogent d’ailleurs sur la finalité de certains PGE accordés. « On se rend compte que tout le monde le demande, quel que soit son niveau de trésorerie. Aujourd’hui, les fonds vont servir à payer les fournisseurs mais demain ? Pourtant, il faudra bien rembourser un jour ou l’autre », confie à La Lettre M un chargé d’affaire entreprises de la région, sous couvert d’anonymat. D’où l’importance, selon Patrice Cauvet, directeur général du CIC Sud-Ouest (5 045 dossiers de PGE instruits au 17 avril, pour environ 800 M€ de crédits), « de mener une vraie réflexion entre le chef d’entreprise, son expert-comptable et son ou ses conseillers bancaires (dans le cas d’un pool bancaire, NDLR) pour déterminer au plus près ses besoins en trésorerie et bien dimensionner son PGE, quitte à procéder en plusieurs fois, dans la limite du plafond fixé par entreprise ». Même conseil du côté du Crédit Agricole du Languedoc (près d’un millier de demandes de PGE déposées au 14 avril, représentant près de 300 M€ de crédits dont 200 M€ au stade de l’édition du contrat ou du déblocage des fonds). « Il faut prendre le temps nécessaire pour analyser précisément ses besoins et étudier tous les dispositifs disponibles, notamment de report d’échéances, recommande Véronique Flachaire, directrice de la caisse. Souscrire un PGE sans besoin n’est pas une bonne affaire ! »










