Fil infos

Haute-Garonne
|
Agri - Agro
| 3/09/2024

Maguelone Pontier (Min de Toulouse) : « Je crois au business d’intérêt général »

© Emmanuelle Choussy

Elle incarne le renouveau du Marché d’intérêt national (Min) de Toulouse. Dans une interview exclusive accordée à La Lettre M, Maguelone Pontier, directrice générale du Grand Marché, se livre sur les valeurs qui l’animent, mais aussi sur la renaissance du Min et sur les grands chantiers à venir.

Lorsque vous avez pris la direction du Min de Toulouse, en 2017, sa situation financière était très difficile...
En effet, lorsque le consortium Lumin’ Toulouse, constitué du Marché International de Rungis (à hauteur de 51 %), de La Poste Immo (44%) et de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées (5%), a remporté le marché de délégation de service public du Min de Toulouse – pour une durée de 22 ans –, la situation était très dégradée, avec 28 M€ de dettes accumulées. Face à ces difficultés, Toulouse Métropole a fait le choix inédit de confier son Marché d’intérêt national à un tiers. Avec une double ambition : d’une part, que les Toulousains et les habitants de la Métropole mangent mieux, et d’autre part, que soient solutionnés les problèmes de logistique, notamment du dernier kilomètre. Lorsque nous avons repris la gestion, plusieurs sujets se sont imposés à nous : la nécessité de réaliser des travaux et de maintenir les outils, mais aussi celle d’assainir les relations contractuelles avec les locataires et, enfin, le besoin de développer le site, qui était moribond et où beaucoup de secteurs étaient en souffrance. Certains restaurateurs ne savaient même pas qu’il existait un Min à Toulouse !

Quels leviers avez-vous activé pour relever le Min et le développer ?
Nous avons mis en place une feuille de route assez simple. Tout d’abord, il s’agissait de développer l’offre physique, en allant chercher des acteurs dans tous les secteurs. Je me suis par conséquent engagée dans tous les réseaux, j’ai mené une campagne de relations publiques intense afin de rencontrer tous les professionnels incontournables. Je suis allée chercher des têtes d’affiche – comme François Bourgon (Fromagerie Xavier, NDLR)Thomas Fantini (groupe Esprit Pergo, NDLR) et le chef Thierry Marx – afin de les convaincre de s’installer ici en vue de booster l’attractivité du Grand Marché, mais aussi de structurer de véritables filières. Nous avons accueilli des acteurs des produits transformés, ce qui se fait rarement dans un Min, et avons accompagné l’installation de laboratoires de traiteur. Au fond, nous avons structuré un écosystème : tous les métiers, tous les produits, avec des interconnexions entre eux.

L’autre levier est celui du déploiement de services...
En effet. Tout d’abord, nous avons construit environ 20 000 m2 de bâtiments dédiés à la logistique du dernier kilomètre (zone Toulouse Logistique urbaine). Puis nous avons installé des centres de formation, dont celui de Thierry Marx. Nous y formons les acheteurs, les commerciaux, soit jusqu’à 1 500 élèves par an. Cela ne se faisait pas avant. Nous avons par ailleurs fait le choix d’accueillir des jeunes pousses en faisant jouer au Grand Marché un rôle d’incubateur, d’accélérateur des transitions alimentaires. Aujourd’hui, 35 % de nos locataires ont ainsi moins de cinq ans d’existence. Nous leur appliquons des tarifs ultra-préférentiels, avec des baux précaires leur permettant de partir chaque mois. Les entreprises ont par ailleurs créé une association, « Les Pépites du Min », qui rassemble une cinquantaine d’entreprises se réunissant régulièrement autour de problématiques liées à leurs marchés. Là encore, nous souhaitons créer une dynamique écosystémique. En quelques années, la physionomie du Min a profondément changé. Avec également l’arrivée de services au sein d’un nouveau plateau de bureaux qui accueille à ce jour 48 entreprises autour des fonctions support de l’agroalimentaire (agents immobiliers, emploi, mutuelles, packaging, communication...). Nous accueillons également désormais un pôle sport et santé, une conciergerie solidaire, une salle de sport, un studio de podcast... Et en parallèle, nous avons accru notre notoriété auprès du grand public, en particulier avec nos cinq restaurants, l’organisation de visites tous les vendredis ou d’événements d’envergure par notre locataire et partenaire Miharu.

La période du Covid-19 a été particulièrement faste pour les locataires du Grand Marché...
C’est vrai. Pendant la crise sanitaire, les gens avaient envie de bien manger et le désir d’acheter local. Mais dès la crise passée, avec le phénomène d’inflation, ils sont hélas revenus à leurs anciennes habitudes... Il y a ainsi eu pas mal de casse parmi les structures nouvellement créées.

Quelle politique déployez-vous en matière de RSE ?
Tout d’abord, 8 % de nos locataires sont des associations, notamment tournées vers l’aide alimentaire. Et au-delà des actions « environnementales » que nous menons sur nos bâtiments – en particulier la récupération des eaux de pluie pour nettoyer le marché, ou encore les peintures réflectives sur les toits –, nous favorisons l’inclusion. À titre d’exemple, 18 % de mes collaborateurs étaient éloignés de l’emploi au moment de leur recrutement et nous travaillons avec des organismes d’insertion en vue d’embaucher des sans-abris. Certains sont mêmes logés ici, en lien avec les Bureaux du Cœur, une association qui aide les entreprises à reconvertir certaines zones en solution d’accueil provisoire. Et nous essayons de favoriser au maximum le confort de nos salariés en leur offrant des activités sportives pendant leurs heures de travail, mais aussi la possibilité de disposer de jours de congés supplémentaires pour aider leurs proches... Nous voulons démontrer que l’on peut être productif en étant bienveillant. Je crois au business d’intérêt général.

Vous êtes à la tête du Min de Toulouse depuis maintenant sept ans. Quel premier bilan tirez-vous des actions engagées ? 
Si l’on prend les derniers chiffres consolidés, qui concernent la période 2018-2022, le Grand Marché a enregistré une hausse de 63 % du nombre de ses locataires, soit 240 entreprises au total. Le chiffre d’affaires de nos concessionnaires a grimpé de plus de 45 %, pour s’établir à 484 M€ en 2023. Le Min représente désormais 1 394 emplois directs (+ 58 % en cinq ans) et 4 673 acheteurs (+ 43 %), et le taux d’occupation du site est passé de 80 à 99 %. Concernant notre performance économique en tant que gestionnaire, nous avons enregistré – là encore entre 2018 et 2022 – une hausse de chiffre d’affaires de 34 %, passant de 6,5 à 8,8 M€. Nous avons investi au total 15,2 M€ dans la transformation du marché, contre 10,4 M€ prévus dans le cadre du contrat de délégation de service public. Enfin, notre résultat net est passé de 6 à 12 % du chiffre d’affaires, tandis que notre EBE passait de 26 à 39 % du CA.

Vous l’avez dit, votre taux d’occupation est désormais de 99 % ; en clair, vous poussez les murs. Comment comptez-vous poursuivre votre développement ?
Le marché est plein, en effet. Nous devons donc trouver des solutions, en misant sur une stratégie d’extension foncière, mais aussi d’optimisation foncière. Côté extension, nous construisons un nouveau bâtiment pour « Eden Auto » (groupe Renault), qui proposera dès septembre la vente, la location et l’entretien d’utilitaires. Et nous travaillons avec la Ville de Toulouse et prospectons sur le foncier voisin. C’est évidemment compliqué, mais si tout va bien, nous pourrions espérer 10 000 m2 de nouvelles surfaces dans les trois prochaines années. Nous devons par ailleurs travailler sur la construction en étages, ce qui n’est pas simple dans l’univers de la logistique. Côté optimisation, nous faisons de plus en plus de sous-location, réutilisons les mêmes espaces à des moments différents de la journée, partageons les usages en louant par exemple ponctuellement les laboratoires à des petites structures...

Quel genre de manageuse êtes-vous ?
J’incarne, je crois, le changement, la modernisation et la diversification du Grand Marché. Et pour mes équipes, je suis quelqu’un de très fatigant, qu’il faut canaliser... Il faut parfois me freiner, mais j’estime que quand il y a de bonnes idées, on trouve toujours des solutions !

Au-delà du Min, vous multipliez les casquettes et les engagements : vous présidez les sociétés Rouge Tanin et Rouge Tanin Conseil, mais aussi l’École Tremplins du Sport et la Maison du Sport au féminin, vous co-présidez la CFA de Blagnac et faites partie du bureau du Medef 31. Quel est votre carburant : la passion, le besoin d’action, le goût du défi ?
J’ai en effet beaucoup de mandats (sourire) ! Je dirais que mon premier moteur est mon aversion pour l’injustice. D’une certaine manière, avec mes différents engagements, j’ai toujours envie de « rectifier » les choses. Tout ce que je peux faire, je le fais ; et je n’aime pas dire « non » quand je suis convaincue. Tout cela est bien sûr relativement chronophage : je dirais que cela représente – hors horaires de travail, bien entendu – une à deux journées par semaine. Mais je suis très organisée et j’ai la chance d’avoir des équipes de rêve ! Et ces différents engagements, directement ou indirectement, profitent souvent au Min.

Vous avez grandi dans une famille d’agriculteurs et côtoyez au quotidien les producteurs. Quels enseignements tirez-vous de la crise agricole ?
C’est un sujet qui, en effet, me touche personnellement. En tant que fille d’agriculteurs et associée de viticultrice moi-même, je suis toujours frustrée de voir l’attachement très fort des consommateurs à leur agriculture et au consommer local, qui ne se traduit malheureusement pas toujours dans leurs comportements d’achat. Évidemment, je comprends la problématique du pouvoir d’achat, mais je constate que de plus en plus, la variable d’ajustement est l’alimentaire, dont la part dans le budget des Français baisse chaque année au profit de dépenses parfois plus superficielles... J’aimerais un peu plus de cohérence. Si l’on veut bien manger et être souverain demain en matière d’alimentation, il faut des agriculteurs, du foncier agricole maintenu et des producteurs qui vivent correctement de leur travail. C’est maintenant que tout se joue.

Propos recueillis par Alexandre Léoty / leoty@lalettrem.net
Bloc Abonnement

La Lettre M sur votre bureau chaque mois, la newsletter quotidienne à 18h, toute l'actualité en temps réel sur lalettrem.fr, les magazines thématiques, le guide « Les Leaders, ceux qui font l’Occitanie », la référence des décideurs d'Occitanie