Ludovic Le Moan : « Si Sigfox n'existait plus, l'IoT Valley continuerait à aider les industriels »
[Exclusif] Alors que Sigfox, la société qu'il a cofondée à Labège, vit actuellement des heures difficiles car placée en redressement judiciaire, Ludovic Le Moan, président de l'IoT Valley, écosystème de start-up gravitant autour de la valorisation des données, accorde une interview exclusive à La Lettre M.
Vous présidez l'IoT Valley et êtes également le cofondateur de Sigfox, les deux structures étant intimement liées. Concrètement, les difficultés rencontrées actuellement par Sigfox ont-elles un impact sur la feuille de route stratégique de l'IoT Valley ?
Tout d'abord, non, les deux structures ne sont pas si intimement liées que cela. L'IoT Valley et Sigfox ont en effet un passé commun, parce que je suis le fondateur des deux. Mais l'enjeu de l'IoT Valley, depuis que nous l'avons restructurée, est la valorisation de la donnée. Peu importe la technologie. A titre personnel, je suis convaincu que la meilleure technologie, c'est Sigfox. Mais mon but n'est plus de le clamer, car ce n'est pas audible. Les gens disent : « Ludovic a créé le truc, donc il prêche pour sa paroisse ». Alors j'essaye d'expliquer les enjeux. L'environnement est un vrai sujet. Dans ce cadre, il faut améliorer un certain nombre de processus industriels, ce qui se fera notamment par de l'acquisition de données. Cela implique un rendement économique des données acquises. Et c'est justement tout le sujet de l'IoT Valley.
Donc, que Sigfox soit en difficulté ou pas ne change rien à la raison d'être de l'IoT Valley ?
Complètement ! Juste une parenthèse, qui n'engage que moi : Sigfox ne mourra pas. Je pense qu'il y aura des repreneurs, parce que c'est une technologie magnifique et que les clients qui l'utilisent sont tous fans. Le business model n'est peut-être pas le meilleur, mais la technologie, elle, a fait ses preuves. Donc je ne suis pas inquiet pour ça. De son côté, l'IoT Valley dit au client : « Voilà ce que vont vous rapporter vos données en termes d'amélioration, de nouveaux services... » Et ensuite, on lance ensemble des appels d'offres pour trouver des solutions. Il n'y a pas que le réseau. Il y a des objets, il y a tout un traitement logiciel, etc. Donc si Sigfox n'existait plus, je pense que certains projets ne seraient plus faisables, mais l'IoT Valley continuerait à aider les industries à se transformer.
Cela signifie que l'IoT Valley est agnostique du point de vue du réseau ?
Oui. Même si le réseau choisi s'avère souvent être Sigfox, nous sommes agnostiques, en effet.
Les collectivités locales se sont en partie engagées dans le projet de l'IoT Valley parce qu'elles croyaient en son navire amiral, Sigfox. Craignez-vous aujourd'hui de perdre des soutiens publics ?
Je ne l'espère pas. Bien sûr, je ne maîtrise pas leurs agendas, mais je pense vraiment que ce serait une erreur pour eux de ne pas y croire, parce qu'encore une fois, la transformation des collectivités et des entreprises est nécessaire. Ici, les industriels viennent partager des enjeux. Ils se retrouvent ensemble pour mettre en place des solutions. Dans ce cadre, l'IoT Valley a vraiment un rôle fédérateur. Je ne suis pas du tout inquiet, car la maturité de l'attente est là. La demande va au-delà de Sigfox.
Où en est votre projet immobilier d'extension du campus Iot Valley, à Labège (bâtiment de 20 000 m2 de surface de plancher, maître d'ouvrage : Arac, Eiffage Immobilier Occitanie ; architecte : Jean-Paul Viguier & Associés, NDLR) ?
Les choses avancent. La livraison est toujours prévue pour 2023. L'objectif pour l'IoT Valley est de communiquer autour de cet emblème. Il faut habiter ce bâtiment autour de notre vision.
Revenons à Sigfox. Comment expliquez-vous les difficultés rencontrées actuellement par l'entreprise ?
Il est un peu délicat pour moi de me positionner publiquement sur ce sujet. Car depuis un peu plus d'un an, je suis parti du commandement de la société. Depuis, je ne me suis pas trop exprimé car je ne veux pas créer du « bruit » qui serait préjudiciable à l'entreprise. Au-delà de moi-même, mon enjeu est que le projet continue, car il y a plein de sociétés qui utilisent ce réseau. Si je communiquais quoi que ce soit de mon ressenti, ça pourrait être réutilisé, commenté... J'essaye de privilégier le projet. Il y a des choses à améliorer sur le business model. Par contre, ce qui est sûr, c'est que la technologie est parfaite. Je le dit d'autant plus facilement que c'est Christophe Fourtet qui l'a inventée. Moi, je n'ai été que celui qui l'a mise en scène, qui a porté cette dynamique Zéro G. C'est un super beau projet et je pense honnêtement que le monde a besoin de ce réseau.
Quels sont vos perspectives, aujourd'hui ?
Après cette pause d'une année, je vais commencer à revenir sur la scène en expliquant les fondamentaux de la transformation qui est à l’œuvre. Il faut arrêter de parler de réseau, de technologie. Il faut parler de la donnée. Je consacre mon temps, aujourd'hui, à aller vers les industriels qui sont un peu coincés car ils pensent à la technologie. Ils ont peur de faire un choix A alors que c'est B qui deviendra un standard, ce qui explique que le marché n'a pas la dynamique qu'il devrait avoir. Mon but est d'être en conseil de cette industrie. J'ai confiance en la Zéro G. Ce qui est clé, c'est la valeur que l'on va créer.
La confusion des industriels a été – aussi – alimentée par le fait que, d'une certaine manière, vous soyez juge et partie...
Oui, c'est vrai, beaucoup de choses se sont confrontées. Sigfox, ce n'était pas clair, pour les gens. Au début, quand j'ai démarré, j'y suis un peu allé sur un mode à la Apple. Je me suis vite aperçu qu'il fallait changer de modèle. Mais ce qui serait important, ce serait d'arriver à décorréler la technologie et l'entreprise. Car il y a un amalgame. Quand on a vendu l'Allemagne (fin 2020, Sigfox a cédé son réseau allemand à Cube Infrastructure Managers, NDLR), les gens ont dit : « Ils vendent leurs assets (actifs, NDLR) ». Ce n'est pas vraiment ça. Opérer des antennes n'est pas le rôle de Sigfox. Il est compliqué, pour le client, de le comprendre. Il y a eu de la confusion.
On entend aujourd'hui que l'écosystème numérique régional savait que Sigfox était en difficultés depuis un moment. Avez-vous le sentiment que le fait d'avoir annoncé, par exemple, que Sigfox allait devenir le « S » des « Gafas » a pu agacer un certain nombre d'acteurs ?
Oui, je pense. Vous savez, moi, j'ai fait ça parce que je suis un peu provocateur dans l'âme. Je suis enthousiaste. Dans ma bouche, il n'y avait aucun message mégalo. Je pense qu'il faut de l'ambition, il faut prendre du plaisir pour atteindre des sommets. J'avais lancé ce message-là en espérant fédérer. Mais en France, quand on sort un peu du lot, on vous tape dessus.










