Anne-Laure Charbonnier (Nubbo) : « L’écosystème start-up entre dans son âge adulte »
« Les start-up commencent à faire face aux mêmes contraintes économiques que les entreprises traditionnelles », observe Anne-Laure Charbonnier, directrice de l’incubateur Nubbo. Installée à La Cité, à Toulouse, cette structure à mission de la Région Occitanie accompagne des start-up technologiques souvent issues de la recherche. La dirigeante revient pour La Lettre M sur l’évolution de cet écosystème, entré selon elle dans une phase de maturité marquée par un accès au financement plus difficile et une recherche de rentabilité plus rapide. Malgré ce contexte plus incertain, elle souligne la résilience de la dynamique entrepreneuriale régionale, portée notamment par les secteurs de la santé et du NewSpace. Entretien exclusif.
Comment analysez-vous l’essor continu du modèle start-up ces dernières années ?
Au cours des dix dernières années, on peut distinguer plusieurs phases. Entre 2013 et 2015, avec la première version de la French Tech, il y a eu une forte dynamique de communication autour des start-up et de l’entrepreneuriat. Le sujet est alors devenu très visible dans l’espace public. Pour autant, des structures comme Nubbo ne se reconnaissaient pas toujours dans ce mouvement. Certes, il a contribué à mettre les start-up sur le devant de la scène, mais les modèles économiques qui en ont émergé n’étaient pas toujours les plus pertinents sur le long terme pour l’économie. On observait beaucoup de projets BtoC et une course aux levées de fonds, souvent perçues comme une finalité en soi plutôt que comme un moyen de construire des entreprises durables. À l’époque, le phénomène pouvait donner l’impression d’un effet de mode économique un peu curieux.
Qu’est-ce qui a changé depuis cette première phrase de la French Tech ?
La situation est aujourd’hui très différente. Le modèle start-up conserve des spécificités par rapport aux entreprises traditionnelles, mais il tend désormais à s’en rapprocher davantage. Un tournant important a été le lancement du plan Deeptech en 2019, dans lequel nous nous retrouvons beaucoup plus. Ensuite, entre 2020 et 2022, on a assisté à une période particulièrement favorable pour ces modèles deeptech, qui nécessitent des investissements importants pour financer la R&D. Dans le même temps, les fonds d’investissement et d’amorçage ont gagné en maturité. On peut dire que cette économie est alors entrée dans une forme de « jeune âge adulte ». Depuis août 2023, nous sommes dans une phase plus difficile, que l’on pourrait comparer aux contraintes de l’âge adulte. Les financements se raréfient, le contexte géopolitique est incertain… La remontée des taux d’intérêt et l’incertitude globale poussent les investisseurs à privilégier des projets plus rentables et moins risqués. En Occitanie, on observe les mêmes tendances qu’au niveau national. L’écosystème reste toutefois résilient : le solde de création de start-up demeure positif, mais à un rythme plus modéré, tandis que le nombre de levées de fonds recule nettement. C’est une période d’apprentissage, où les start-up cherchent plus rapidement la rentabilité et commencent à faire face aux mêmes contraintes économiques que les entreprises traditionnelles.
Le terme start-up est parfois utilisé de manière très large. Comment distinguez-vous concrètement une start-up d’une PME innovante ?
Il n’existe en réalité ni définition juridique ni définition économique précise du terme « start-up ». Selon les études ou les baromètres, les critères utilisés pour les identifier peuvent donc varier. Aujourd’hui, deux baromètres de référence suivent l’évolution de cet écosystème, chacun avec sa propre définition. France Digitale adopte une approche assez large : une start-up y est définie comme une entreprise qui, au moment de sa création, doit encore en partie inventer son modèle économique. Dans cette phase, il s’agit d’une structure très fragile qui consomme généralement plus de trésorerie qu’elle n’en génère. Elle devient progressivement une PME lorsque ses fondamentaux économiques se stabilisent, c’est-à-dire lorsqu’elle commence à financer sa croissance grâce à son chiffre d’affaires et à sa marge. À l’inverse, le baromètre d’InExtenso retient un périmètre plus restreint et se concentre davantage sur les start-up technologiques.
Quels sont aujourd’hui, selon vous, les principaux obstacles pour les start-up en phase d’amorçage ?
On observe aujourd’hui un déplacement des fonds d’investissement vers des stades de financement plus avancés. Les chiffres du baromètre InExtenso sont assez parlants : entre 2023 et 2024, en France, le nombre de levées de fonds a reculé de 31 % et les montants levés ont diminué de 17 %. L’Occitanie a cependant montré une bonne résilience sur cette période, avec une baisse plus limitée du nombre d’opérations (- 18 %) et même une légère hausse des montants levés (+ 5 %). Cela s’explique notamment par la présence de quelques start-up aux ambitions industrielles fortes, en particulier dans le secteur du NewSpace, qui ont réalisé d’importantes levées en amorçage. L’an dernier, la région est toutefois revenue plus brutalement dans la tendance nationale, avec une baisse d’environ 33 % à la fois du nombre d’opérations et des montants levés. Cette évolution s’explique par le fait que la majorité des start-up régionales ont des profils plus « classiques », sans secteur exceptionnel capable de tirer les investissements.
Quels autres défis les start-up ont-elles dû affronter ces dernières années ?
Au-delà de ces chiffres, le financement reste évidemment un défi majeur pour les start-up très technologiques que nous accompagnons. Le contexte économique global joue aussi un rôle important : l’incertitude nationale, la baisse des budgets publics et le contexte géopolitique incitent davantage à l’attentisme qu’à l’investissement. Il faut également rappeler qu’entre 2020 et 2023, durant la période de forte croissance, les start-up ont rencontré une autre difficulté majeure, celle du recrutement, notamment pour les premiers postes stratégiques comme les développeurs informatiques et les responsables commerciaux. Le marché du travail était extrêmement tendu et les candidats étaient en position de force. Depuis le retournement du contexte économique, cette tension a disparu.
Les dispositifs publics et privés de financement sont-ils suffisamment adaptés au rythme et au niveau de risque propres aux start-up ?
Du côté du financement public, les moyens se réduisent dans un contexte de recherche d’économies budgétaires. Néanmoins, la France reste un pays où les dispositifs de soutien sont particulièrement structurés. Des acteurs comme Bpifrance et les Régions ou encore le crédit d’impôt recherche constituent des outils puissants. Il ne faut toutefois pas oublier qu’une entreprise se finance d’abord avec ses fonds propres et qu’elle doit disposer de projets suffisamment matures pour attirer des capitaux. Aujourd’hui, la combinaison entre capitaux publics et privés fonctionne moins bien qu’auparavant. Mais dans une économie libérale, le financement public ne peut pas se substituer durablement à l’investissement privé. Le véritable enjeu se situe plutôt au niveau du marché des capitaux. La France, comme l’ensemble de l’Europe, souffre d’un manque de profondeur et de structuration de ce marché pour soutenir les start-up à grande échelle. Ce n’est donc pas un problème spécifiquement français, mais bien un défi européen.
On parle beaucoup d’innovation de rupture, mais la majorité des entreprises développent plutôt des innovations incrémentales…
La notion d’innovation de rupture est en réalité assez variable selon les périodes. Si l’on entend par rupture un véritable changement de paradigme scientifique — c’est-à-dire une invention technique nécessitant d’importants efforts de R&D et comportant de forts risques d’échec —, ces cas restent relativement rares en France. La majorité des projets que nous accompagnons relèvent plutôt de la deeptech, au sens défini par Bpifrance. Il s’agit de start-up issues ou en lien avec des laboratoires scientifiques, dont l’accès au marché est souvent long et complexe. Leur principal atout réside dans leur propriété intellectuelle, qui constitue une barrière à l’entrée et un facteur de différenciation. Cette catégorie se distingue d’autres start-up dont les modèles économiques reposent davantage sur des innovations moins technologiques, avec un temps d’accès au marché généralement plus court.
La région Occitanie possède un important potentiel scientifique et universitaire. Le transfert technologique entre la recherche et les start-up fonctionne-t-il bien aujourd’hui ?
Le transfert technologique progresse nettement. L’État a récemment relancé une initiative structurante avec l’appel à projets visant à créer des pôles universitaires d’innovation, que la Région Occitanie accompagne également. Nubbo participe à cette organisation aux côtés des SATT et des établissements d’enseignement supérieur. Ce programme, financé par l’État sur la période 2024-2028, repose sur un plan d’action opérationnel avec des objectifs concrets : augmenter le nombre de start-up directement issues de la recherche publique. Dans les faits, la majorité des start-up technologiques ne naissent pas directement dans les laboratoires, mais développent progressivement des collaborations avec eux. En Occitanie, ces entreprises sont nombreuses, ce qui place la région en troisième position, derrière l’Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes.
Comment accompagner davantage les projets directement issus de la recherche ?
Cela suppose d’abord de faire mûrir les technologies pour qu’elles puissent être transférées vers une entreprise existante ou vers une nouvelle structure. Avec la SATT Toulouse Tech Transfer, nous avons mis en place un programme commun qui intervient à cette étape. L’objectif est notamment de trouver un futur dirigeant pour porter le projet entrepreneurial, car les enseignants-chercheurs restent généralement impliqués scientifiquement mais conservent leur statut académique. Malgré ces progrès, il s’agit d’un travail long et complexe. D’un point de vue matériel, il est souvent plus simple pour un laboratoire de valoriser ses résultats en transférant une technologie vers une entreprise existante. La création d’une start-up reste une voie plus risquée, même si elle peut générer des retombées importantes.
Quels sont aujourd’hui les secteurs qui vous semblent les plus porteurs pour les start-up en Occitanie ?
Deux grands domaines apparaissent particulièrement structurants pour l’écosystème régional. Le premier est celui de la santé, avec les biotechnologies et les medtech, très présentes à Toulouse mais surtout à Montpellier. Cette dynamique a mis du temps à s’installer, mais on observe aujourd’hui une forte concentration de projets dans ces secteurs. Le second est celui du NewSpace, à Toulouse. L’Occitanie compte plusieurs start-up très prometteuses dans ce domaine, avec des ambitions industrielles importantes. Si ces projets arrivent à maturité, ils peuvent devenir de véritables moteurs de création d’emplois.
Avec votre expérience à la tête de l’incubateur Nubbo, comment voyez-vous évoluer l’écosystème régional dans les prochaines années ?
Comme au niveau national, l’écosystème start-up est en train d’entrer dans une phase de maturité. On observe déjà une forme de rationalisation industrielle : les start-up cherchent désormais plus rapidement la rentabilité et se concentrent davantage sur la validation de leur marché. Cette évolution devrait se poursuivre dans les prochaines années. Dans certains secteurs industriels comme le NewSpace, la phase très foisonnante de création de nouvelles start-up semble déjà derrière nous. On devrait plutôt assister à un mouvement de consolidation et de concentration des acteurs.











