Vincent Aguilera (CMA 31) : « Nous craignons l’hécatombe en 2021 »
Crise sanitaire, plan France Relance, apprentissage, rôle des consulaires ou encore nouvelle chambre Occitanie : Vincent Aguilera, président de la chambre de métiers et de l’artisanat de la Haute-Garonne (CMA 31), se livre à La Lettre M.
Quel bilan dressez-vous de 2020 ?
Ce fut une année particulièrement difficile pour les 37 000 établissements artisanaux inscrits au répertoire des métiers en Haute-Garonne. Cependant, les immatriculations – environ 5 000 en 2020, contre 6 000 à 7 000 les années précédentes - ne se sont pas effondrées malgré trois mois d’arrêt quasi total entre avril et juin. Ce qui prouve que des gens ont encore envie de se lancer, notamment dans le bâtiment, un secteur qui fonctionne et qui va continuer de fonctionner grâce au soutien de l’État. Phénomène plus inquiétant : la baisse des radiations. Certes les déclarations de cessation de paiement ont été stoppées par décret pendant le premier confinement mais elles auraient dû reprendre à la fin de l’été. Le taux moyen de radiations varie entre 20 et 30 % chaque année or, pour l’heure, nous enregistrons une baisse de 30 % de ces actes. Ce qui est anormal quand on sait que, dans le département, certaines entreprises ont perdu une très large part de leur activité.
Y a-t-il un risque d’hécatombe en 2021 dans l’artisanat ?
Nous le craignons, en effet. L’activité partielle est un dispositif anti-chômage déguisé, qui maintient quantité d’entreprises sous perfusion. Avec la baisse annoncée de l’indemnisation par l’État et donc la hausse du reste à charge pour l’employeur, des entreprises ne pourront plus faire face et devront engager des plans sociaux massifs.
Quid du plan France Relance ? Produira-t-il ses effets dès l’an prochain selon vous ?
À mon sens, le plan de relance de l’État ne sera pleinement efficace que lorsque la crise sanitaire sera derrière nous grâce à un vaccin. D’ici là, nous allons bien sûr nous inscrire dans ce mouvement, suivant quatre axes que nous avons présentés à Romain Gareau (nouveau sous-préfet chargé de mission auprès d’Étienne Guyot, préfet de la région Occitanie et de la Haute-Garonne, pour la déclinaison du plan de relance en Haute-Garonne, NDLR) : l’insertion des jeunes avec le plan « 1 jeune 1 solution » car cette population est en train de se précariser, faute de petits boulots notamment ; le plan tourisme qui concerne aussi les plus petites structures de la filière, telles que les snacks par exemple ; la digitalisation des TPE-PME, devenue plus indispensable que jamais ; la transition écologique et énergétique qui fera d’ailleurs bientôt l’objet de réunions d’information pour nos ressortissants.
Concernant les jeunes justement, comment votre CFA - l’École supérieure des métiers de Muret - traverse-t-il cette crise ?
Il n’y a quasiment pas eu de rupture dans les enseignements, que nous avons basculés en distanciel après l’annonce du premier confinement. C’est l’une des leçons que nous tirons de cette période compliquée : il va falloir désormais intégrer ce mode d’enseignement car on voit qu’il fonctionne. Bien sûr, certaines formations nécessiteront toujours du présentiel mais de nombreux outils numériques performants existent. Nous en avons par exemple pu en tester sur de la pâtisserie ou de la mécanique, avec de très bons résultats à la clé. Cette crise doit aussi nous amener à repenser nos espaces. En organisant des rotations de groupe en présentiel et en distanciel, on peut envisager d’accueillir dans de très bonnes conditions 1 400 voire 1 500 alternants (contre 1 200 aujourd’hui, NDLR) au CFA de Muret, qui va d'ailleurs faire l’objet d’une extension et d’une réhabilitation du bâtiment principal.
Votre CFA a-t-il rempli ses rangs en septembre ?
Nous avons eu très peur fin juin car le nombre d’inscrits était en baisse de 15 à 20 %. Mais grâce à des actions de communication et aux nouvelles aides incitatives de l’État, nous avons dépassé le niveau des inscriptions atteint en 2019, qui était déjà très élevé. Nous accueillons cette année davantage d’adultes en reconversion professionnelle, dont certains avec un projet de reprise d’entreprise qu’il faut absolument accompagner si nous ne voulons pas perdre des compétences dans les années à venir. Je rappelle qu’en Haute-Garonne, plus de 5 000 dirigeants d’entreprises artisanales vont partir à la retraite dans les dix prochaines années, donc il y a urgence à trouver des repreneurs…
Cette crise modifie-t-elle aussi les missions de votre chambre de métiers ?
Indéniablement. Nous aussi, nous avons dû nous adapter, en nous recentrant sur l’accompagnement des entreprises en difficultés. Une mission qui nous occupait déjà beaucoup depuis le début du mouvement des Gilets jaunes et que cette crise de la Covid-19 a renforcée. Heureusement, nous avions anticipé sur le volet technique donc très vite, notre cellule d’appui a pu contacter par téléphone, une par une, les 36 000 entreprises ressortissantes de la CMA 31 pour mesurer leurs besoins. Près de 5 000 d’entre elles ont ensuite bénéficié d’un deuxième niveau d’accompagnement, par exemple pour être mises en relation avec le médiateur du crédit, solliciter des aides publiques ou bénéficier de formations à distance quand la trésorerie le permettait. Ce dispositif est encore actif à ce jour et, sur l’ensemble de l’année, nous aurons réalisé + 485 % d'actions d’accompagnement de nos entreprises !
N’est-ce pas une forme de revanche pour les chambres consulaires dont l’utilité a parfois été remise en cause ?
Cette crise a en tout cas prouvé à l’État qu’il avait besoin de nous pour identifier les besoins du tissu très varié des TPE-PME et les accompagner en proximité. Au plus fort de la crise, quand les informations fusaient de partout et que tout le monde était dépassé, nous avons mobilisé nos troupes pour contacter l’ensemble de nos ressortissants. Ce qui a permis de les aiguiller mais aussi de faire remonter des trous dans la raquette aux services de l’État. Depuis début décembre, CCI France et CMA France sont d’ailleurs mandatés, dans le cadre de l’initiative France Num, pour réaliser 10 000 diagnostics numériques gratuits auprès de commerçants, artisans et indépendants. À l’échelle de la CMA 31, qui est l’une des plus grosses chambres de France, nous allons en réaliser 700 avec l’aide des intercommunalités. Une fois ce diagnostic réalisé, l’objectif est de proposer un plan d’action adapté à chaque entreprise pour les aider à se lancer dans leur transformation numérique.
Un mot pour finir sur la chambre de métiers et de l’artisanat Occitanie, dont la création a été entérinée par décret le 18 novembre dernier. Quelles seront les prochaines étapes de la régionalisation ?
Cette nouvelle CMA Occitanie remplacera, au 1er janvier, l’actuelle chambre régionale des métiers et de l’artisanat. L’enjeu étant de mutualiser des personnels, des outils, des fonctions support, etc., tout en veillant à ce que les chambres territoriales gardent les moyens et la liberté d’agir aux plus près de leurs ressortissants. Des actions peuvent et doivent bien sûr être menées en commun mais l’accompagnement sur le terrain doit rester entre les mains des territoires. Sachant que pour garantir un même niveau de service à tous nos ressortissants, il faut de la solidarité entre les chambres, notamment envers les plus petites.
Êtes-vous tenté par la présidence de cet établissement unique ?
Les élections sont prévues en octobre prochain et, oui, je serai candidat. Serge Crabié, qui assure la présidence de la nouvelle CMA Occitanie dans la continuité de celle de la CRMA, ne pourra pas se présenter, ayant atteint la limite d’âge, comme quelques autres présidents de CMA territoriales d’ailleurs. C’est un challenge qui m’anime par son côté innovant, comme celui de la CMA 31 dont j’ai brigué la présidence fin 2016 en me fixant pour cap la digitalisation des TPE-PME artisanales. J’ai envie de continuer à faire bouger les lignes.
