Bâtiment : « La pénurie de main-d’œuvre freine la croissance de nos entreprises »
Croissance mais faibles marges, ralentissement attendu de l’activité sous 18 mois, prix tirés à la baisse dans certains appels d’offres, difficultés de recrutement, attractivité de la profession... : Émile Noyer et Thierry Ducros, présidents des fédérations du bâtiment de la Haute-Garonne et de l’Hérault, représentant à elles deux plus de 1 600 entreprises, se livrent à La Lettre M.
Un mot d’abord sur l’activité de votre profession : quelle est la tendance générale actuelle ?
Émile Noyer (FBTP 31) : La situation est variable selon les marchés : le neuf, où le logement est bien plus dynamique que le hors-logement (tertiaire, bâtiments industriels, agricoles, logistiques et équipements publics) ; l’entretien-rénovation, qui est stable et peine à décoller malgré les attentes ; et les travaux publics, où l’activité reste bien orientée. Globalement, le chiffre d’affaires du BTP en Haute-Garonne est en progression depuis trois ans mais la croissance ralentit : + 3 % entre juin 2016 et juin 2017, + 6 % l’année suivante – mais 2017 avait été exceptionnelle, en raison notamment du lancement des travaux du Pex (le futur parc des expositions de Toulouse Métropole, rebaptisé Meett, NDLR) et du nombre de logements mis en chantier – et + 2,5 % entre juin 2018 et juin 2019, alors que l’on tablait sur + 5 %. L’activité devrait rester dynamique sur le prochain exercice, avec des carnets de commandes qui se maintiennent à 10 mois dans les TP, à 8 mois dans les entreprises de bâtiment de plus de 10 salariés et à un peu plus de 4 mois chez les artisans. On s’attend toutefois à un ralentissement prochain, dont l’échéance sera variable selon les territoires. Il est question de 18 mois au niveau national.
Thierry Ducros (FFB 34) : Dans l’ensemble, 2018 aura été une bonne année, même si les marges sont restées faibles. La reprise ne datant que de 2016, les entreprises ont dû remplir leurs carnets de commandes, avec des besoins en fonds de roulement importants, ce qui explique que les prix ne soient pas remontés, malgré un surcroît d’activité. En 2019, l’activité est toujours là, les prix ont légèrement augmenté, mais la survie des entreprises est tout juste assurée car, en parallèle, elles doivent absorber la hausse des salaires et celle du coût des matières premières. Après avoir gelé leurs prix pendant plusieurs années post-crise, les fournisseurs commencent à les réaugmenter sensiblement. Certains promoteurs parlent de 15 % de hausse des prix dans le bâtiment : c’est loin d’être le cas, car ils se basent sur les prix de 2012, au plus fort de la crise donc.
Thierry Ducros, on vous sent très irrité sur cette question des prix. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
T. D. : En effet, le problème est réel. Dans la métropole de Montpellier, on voit se développer une architecture très ambitieuse par rapport au budget des programmes et ce dans tous les secteurs, y compris le logement social, avec l’utilisation de plus en plus fréquente de résilles en façades, de béton blanc, etc., qui ne contribuent évidemment pas à faire baisser le coût des bâtiments. En parallèle, dans le secteur public, on constate que le nombre d’appels d’offres déclarés infructueux progresse fortement car, une fois encore, les prix de référence sont ceux de 2012 donc les estimations sont trop basses. Citons par exemple le chantier de la médiathèque Émile- Zola. Rien que sur le lot métallerie, le budget fixé par l’architecte était de 700 k€ alors que les entreprises ont chiffré ces travaux à 1,3 M€. Force est de constater qu’il y a un déphasage considérable entre la valeur réelle de l’ouvrage et les estimations des architectes. Et, malgré cela, on voit que les appels d’offres sont relancés sans modification, dans l’espoir sans doute que des entreprises kamikazes – et il y en a toujours – y répondent. C’est pour moi un manque de respect vis-à-vis des entreprises qui engagent du temps et de l’argent dans les études préalables, alors que ces frais ne leur sont pas payés. Résultat : plusieurs entreprises ont décidé de ne plus répondre à certains maîtres d’ouvrage.
Parlons emploi. Votre président national, Jacques Chanut, table sur 25 000 créations d’emploi (y compris intérim en équivalent temps plein) en moyenne cette année dans le bâtiment, mais se dit inquiet des difficultés de recrutement dont témoignent les entreprises. Qu’en est-il dans vos départements respectifs ?
E. N. : Notre secteur emploie aujourd’hui 33 734 salariés en Haute-Garonne. Ces effectifs sont en progression de 3,1 % entre le 1er trimestre 2018 et le 1er trimestre 2019. La problématique actuelle réside en effet dans le recrutement, près de 3 000 postes étant à pourvoir dans notre département. C’est un vrai frein à la croissance de nos entreprises, quel que soit le marché sur lequel elles évoluent. Nous travaillons main dans la main avec les acteurs publics pour tenter de trouver des solutions. En juin dernier, nous avons par exemple signé la déclinaison locale de la convention « 15 000 bâtisseurs » avec l’État et Pôle emploi, pour accueillir davantage de jeunes et demandeurs d’emploi issus des quartiers dans nos entreprises. Autre exemple : l’événement « Les coulisses du bâtiment », qui a eu lieu partout en France du 10 au 12 octobre à l’initiative de la FFB. Huit de nos adhérents ont ouvert les portes de leurs ateliers et de leurs chantiers au grand public et aux scolaires pour mieux faire connaître leur réalité.
T. D. : Je vais vous citer le cas emblématique de l’un de nos adhérents, dont l’entreprise d’électricité compte aujourd’hui 80 salariés contre une centaine en 2017-2018, après s’être fait« piller » par les majors du secteur, qui proposent des salaires et des avantages en nature que cette PME ne peut pas offrir. La réalité, c’est qu’il est aujourd’hui plus difficile de trouver du personnel que du travail dans le bâtiment !
Concrètement, que faire pour renforcer l’attractivité de vos métiers ?
E. N. : Une commission attractivité a été créée en 2018 et dotée de moyens au sein de la FBTP 31. En début d’année, elle a réalisé un état des lieux de l’image du BTP auprès du grand public, qui a montré la nécessité de travailler sur cette question en priorité auprès de trois cibles : les institutionnels donneurs d’ordres, les prescripteurs (parents, professionnels de l’emploi, enseignants...) et les jeunes et personnes en reconversion professionnelle. Nous venons de sélectionner l’agence de communication Écran Total (basée à Escalquens - 31, NDLR) pour nous accompagner dans notre démarche. L’une des actions consiste à organiser des chantiers d’excellence sur le territoire, pour promouvoir les bonnes pratiques, attirer des personnes en formation, etc. Les deux premiers maîtres d’ouvrage à s’être engagés à nos côtés sont le bailleur Altéal – sur une opération de logement à Colomiers lancée en septembre 2020 – et la Ville de Toulouse – sur le chantier du groupe scolaire Alphand-Meitner qui démarrera en septembre 2021.
T. D. : Les salaires proposés dans nos métiers sont relativement attractifs et les conditions de travail ont beaucoup évolué au fil du temps, mais nous ne le faisons peut-être pas assez savoir. Dans les médias, le bâtiment n’est jamais traité comme une industrie de pointe et notre image s’en ressent. Les mots ont leur importance : plutôt que de CFA du BTP, on pourrait déjà parler d’Écoles supérieures du bâtiment ! Beaucoup d’actions sont menées pour combattre les idées reçues. En juin dernier, nous avons par exemple créé une commission formation/éducation, à laquelle participent le CFA BTP de l’Hérault et la Maison des Compagnons du devoir de Baillargues pour mieux appréhender les besoins du terrain. La question de la formation est cruciale : si on ne parvient pas à former de futurs professionnels, que vont devenir nos entreprises dans dix ans ? Le 26 novembre, nous organiserons aussi une réunion d’échange entre Pôle emploi et nos adhérents pour évoquer la problématique immédiate des difficultés de recrutement.











